L'enfant prodigue
Michael Morrison
 

I - Contexte historique

La parabole de l'enfant prodigue (Luc 15 : 11-32) pourrait s'intituler la parabole du fils perdu puisqu'elle est liée aux paraboles de la brebis égarée (versets 3-7) et de la drachme perdue (versets 8-10). «Le Père prodigue» pourrait être un autre titre, car l'attitude du Père représente la grâce de Dieu.

Le départ du plus jeune fils (versets 11-16)

«Un homme avait deux fils» - Dans ce chapitre, la première parabole concerne une brebis égarée parmi cent autres ; la seconde parabole mentionne une drachme perdue parmi dix autres. Cette fois, c'est l’un de ses deux fils qui sera perdu. Cette séquence dans ces trois paraboles fait ressortir toute l'ampleur de cette nouvelle perte ; car perdre  l’un de ses fils est une tragédie, mais retrouver l’autre est une raison importante de se réjouir.

A l'époque de l'Eglise primitive, le fils le plus âgé a aussi pu représenter les Juifs et le plus jeune les Gentils. Le premier-né symboliquement devient le dernier et le cadet devient le premier.

«Donne-moi la part de bien» - Normalement l'héritage n'était distribué qu'au décès du père. La revendication du jeune fils pour une distribution anticipée est donc inhabituelle. Traditionnellement, le fils aîné recevait deux fois plus que les autres fils, mais nous ne savons pas si cette pratique avait encore cours au temps de Jésus. Si cela était le cas, le plus jeune fils aurait donc dû recevoir un tiers de l'héritage. Ici le montant n'est pas indiqué et nous ne savons pas non plus comment les biens ont été partagés. C'est probablement cet aspect qui frustra le fils aîné.

«Et le père leur partagea son bien» - Normalement en termes juridiques, une distribution anticipée de la propriété permettait au père de garder l'usufruit tant qu'il vivait. Le fils le plus jeune n'a pas reçu seulement une partie des économies, mais bel et bien une partie de toutes les sources de revenu du père. (Ici le mot traduit par  «biens» est «bios», qui signifie  «les ressources qui permettent à une personne de vivre»). Si un fils vendait des terres, le nouveau propriétaire ne pouvait pas les utiliser avant le décès du père.

«Leur partagea» - Montre que le fils aîné a reçu également sa part.

«Peu de jours après» - Son départ n'était probablement pas surprenant. Son désir de recevoir son héritage indiquait déjà qu'il souhaitait partir, plutôt que de rester au sein de la famille. En quittant le foyer, le jeune fils se montre ainsi particulièrement dédaigneux envers lui.

«Pour un pays éloigné» - Vers une nation de Gentils. De nombreux Juifs vivaient dans ces pays étrangers.

«Où il dissipa son bien en vivant dans la débauche» - Il n'a pas seulement dilapidé son argent, mais il le fit en péchant. Cependant la nature des péchés commis n'est pas précisée. Luc n'insiste pas sur les péchés, mais plutôt sur la perte de l'argent.

«Lorsqu'il eut tout dépensé…il commença à se trouver dans le besoin» - Le récit souligne sa pauvreté matérielle mais pas ses insuffisances de caractère. Luc insiste sur ses déboires financiers, sans en traiter l'aspect moral.

«Garder les pourceaux» - Luc souligne davantage la grande précarité de sa situation sans parler des péchés du jeune homme. Le verset 16 montre qu'il était affamé.

«Il aurait bien voulu se rassasier des carouges» - Jésus raconte là une histoire fictive et insiste sur la condition critique et désespérée du fils.

«Mais personne ne lui en donnait» - Il n'a même pas reçu d'aumônes (un des sujets favoris de l'Evangile de Luc). Il ne trouvait de l’aide nulle part.
Le fils décide de revenir chez son père
(versets 17-20)

«Etant rentré en lui-même» - Ce verset pivot donne une nouvelle orientation au récit. La traduction originale laisse penser que ce retour à la raison était inévitable et ne résulte pas du hasard. Le terme «repentance» n'est cependant pas utilisé.

«Combien d'ouvriers chez mon père» - Il se compare, lui qui loue ses services à un Gentil, aux ouvriers de son père qui ont beaucoup de nourriture.

«Du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim» - Bien que l'idée principale de ces paraboles soit le péché et la repentance (versets 1 et 2 ), le récit insiste sur le dénuement financier plutôt que sur la corruption morale du fils prodigue. «Je meurs de faim» est une autre exagération. S'il avait été proche de mourir de faim, il n'aurait pas eu la force de rentrer chez lui.

«Je me lèverai, j'irai vers mon père» - Certains commentateurs pensent qu'il s'agit de la traduction d'une expression araméenne indiquant un départ immédiat. Mais «je me lèverai» peut aussi faire allusion au fait de se relever dans sa vie.

«J'ai péché contre le ciel» - «Ciel» est un euphémisme pour dire Dieu, utilisé peut-être parce que le père représente Dieu dans cette parabole. Des péchés précis ne sont pas mentionnés, excepté dans les accusations de son frère aîné (verset 30).

«Et contre toi» - Il reconnaît son affront à la famille, ayant dissipé les richesses familiales.

«Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils» - Au sens légal et moral : il n'a plus de droit sur un futur héritage et son comportement est indigne d'un fils.

«Traite-moi comme l'un de tes ouvriers» - Il a la volonté de gagner sa vie en se mettant au service de sa famille (ce qui implique aussi au service de son frère aîné). Le mot grec      «misthioi» traduit par «ouvriers» signifie «travailleurs loués», sans doute ici des ouvriers agricoles ; le mot «douloi» utilisé au verset 22 a un sens différent et signifie bien «serviteurs», c'est-à-dire «domestiques».

Retrouvailles avec le père (versets 20-24)

«Comme il était encore loin, son père le vit» - Quelques commentateurs pensent que le père était continuellement à guetter le retour de son fils. Ceci n'est qu'une hypothèse, car le texte ne dit rien sur le fait de surveiller constamment l'horizon et n'emploie pas non plus une expression comme «quand il le vit» qui le laisserait supposer. Il est simplement dit : «comme il était encore loin, son père le vit». Assurément, le père désirait de tout son cœur cette réconciliation - voir son fils encore au loin le prouve (ainsi que les versets suivants), sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter l'idée qu'il scrutait l'horizon sans arrêt.

«Emu de compassion, il courut» - Ces mots décrivent l'enthousiasme du père. A cette époque, il était jugé indigne pour un vieil homme de relever sa longue tunique pour courir. Sa réaction, qui illustre les sentiments de Dieu à l'égard des pécheurs repentants, nous montre un accueil enthousiaste, avec beaucoup d'amour et de joie.
«Et l'embrassa» - Peut-être un signe de pardon (voir II Samuel 14 : 33). Le fils n'a pas le temps de finir son discours, peut-être parce qu'il est rapidement interrompu par son père.
«La plus belle robe…un anneau» - La robe et l'anneau peuvent faire allusion à la nomination de Joseph (Genèse 41 : 42). Les robes étaient données pour honorer les invités ; l'anneau était un sceau qui marquait l'autorité.

«Et des souliers aux pieds» - Les serviteurs n'avaient pas de souliers. Seul les membres de la famille en portaient.

«Le veau gras» - La viande était consommée principalement pendant les célébrations, et les veaux étaient engraissés en vue de ces fêtes. Peut-être que l'événement ici fait allusion à une réconciliation religieuse. Cette festivité correspond aux réjouissances mentionnées dans les paraboles de la brebis et de la drachme perdues.

«Mon fils que voici était mort» - De quelle manière était-il mort ? On peut concevoir deux possibilités : 1) le père avait entendu parler de la famine et n'ayant pas reçu de nouvelles de son fils depuis longtemps, il avait pensé que celui-ci était réellement décédé ;  2) ou peut-être que le père le considérait comme métaphoriquement mort parce qu'il était devenu comme un Gentil. Certains juifs organisaient même des funérailles pour leurs enfants qui épousaient des Gentils. Mais le père ici ne semble pas être de ceux qui désavoueraient un fils.

Conflit avec le fils aîné

«Or, le fils aîné était dans les champs. Lorsqu'il revint…» (versets 25-27). Le fils aîné est maintenant introduit dans le récit. D'une certaine manière, on retrouve deux paraboles en une, toutes les deux ayant trait à la mort et à la vie, à ce qui est perdu et retrouvé. Les deux fils sont en fait perdus, celui qui est parti (comme la brebis perdue au verset 4) mais également celui qui est resté à la maison (comme la drachme au verset 8). Tous deux, qui représentent les pécheurs et les pharisiens, sont séparés de Dieu même si les uns sont visiblement perdus alors que les autres semblent proches. Cependant, chacun dans ces deux catégories est le bienvenu quand il se tourne vers Dieu.

Dans la parabole, on a l'impression que le fils aîné découvre les festivités seulement à son retour des champs. Il y a contraste entre le fils aîné et son jeune frère. Le plus jeune commence l'histoire en quittant la maison ; et l'aîné apparaît ici comme retournant à la maison. Le fils prodigue a décidé ensuite de rentrer chez lui, alors que le plus âgé refusera d'entrer. Le plus jeune veut devenir le serviteur de son père, alors que l'aîné n'apprécie pas de se sentir un serviteur. Le fils prodigue reconnaît sa culpabilité, mais l'autre insiste sur sa propre innocence.

Le serviteur (le mot «pais» qui est employé peut signifier «enfant» ou «serviteur») annonce le jeune fils comme de retour et en bonne santé. C'est moins fort que ce que déclarait le père qui annonçait que son fils était mort puis revenu à la vie. Le serviteur s'en tient aux faits observables tandis que le père, lui, réagit avec son cœur.

La réaction du fils aîné (versets 28-30)

«Il se mit en colère» - Son attitude contraste avec la grande compassion du père. Il ne veut pas entrer, malgré l'insistance de son père.

«Son père sortit» - Nouveau contraste avec le refus du fils aîné d'entrer. Le père va vers lui tout comme il l'avait fait avec le plus jeune fils.

«Et le pria d'entrer» - Le père désire ardemment que le fils aîné partage sa joie. Normalement, un fils devrait simplement accomplir ce que le père lui demande. Mais là, le fils aîné est désobéissant. Il a hérité des biens matériels de son père mais certainement pas de sa compassion.

«Voici» - Le fils aîné commence brusquement à parler, avec un peu d'irrespect, tout cela traduisant sa frustration et son impatience.

«Il y a tant d'années que je te sers, sans avoir jamais transgressé tes ordres» -  Le verbe utilisé «douleun» vient de «doulos» qui signifie «serviteur». Sa relation avec son père est basée sur le travail et non sur l'amour.

«Jamais tu ne m'as donné un chevreau» - Un chevreau est de moindre valeur qu'un veau. Mais le père lui aurait donné un chevreau si telle avait été sa demande (verset 31). Le fils aîné se sent mal apprécié et mal récompensé. Ses plaintes laissent entrevoir beaucoup de ressentiments accumulés. Il se plaint de la faveur accordée au plus jeune, tout comme les premiers ouvriers de la vigne se sont plaints du salaire identique donné à ceux n'ayant travaillé qu'une heure.

«Et quand ton fils est arrivé» - Le fils aîné ne dit pas «mon frère». Comme s'il ne le reconnaissait plus comme tel.
«Celui qui a mangé»- Littéralement «a dévoré». Un mot ironique pour un homme affamé.

«Ton bien» - Il continue d'insister sur les biens matériels. Le jeune fils a gaspillé une partie des biens de la famille, négligeant son devoir de subvenir au besoin de son père.

«Avec des prostituées» - Le fils aîné connaît-il réellement la façon dont son frère a dépensé son argent ? Peut-être celui-ci a-t-il commencé à dilapider son argent avant de quitter la maison ou peut-être quelques échos sont-ils parvenus jusqu'à son frère ? Les deux options sont possibles, mais l'histoire ne nous apprend rien de certain à ce sujet. On peut supposer que le fils aîné porte une accusation non fondée.

Réponse du père (versets 31-32)

«Mon enfant» - Le mot employé tout au long de cette parabole est «huios», «fils». Ici «teknon» est utilisé, c'est à dire  «enfant», ce qui traduit l'affection du père.

«Tout ce que j'ai est à toi» - Le fils aîné recevra la totalité de l'héritage restant. Certains commentateurs spéculent sur les droits de propriété autrefois en vigueur et se demandent si le jeune fils pouvait encore hériter de quelque chose, mais la parabole n'en dit mot. L'accent est mis sur l'acceptation et la réconciliation. L'aîné héritait de deux fois plus que les autres fils, compte tenu de ses responsabilités au sein de la famille. Il avait le devoir de prendre soin d'un frère tombé dans la difficulté. Mais ici le fils aîné ne veut pas s'acquitter de cette responsabilité ; il veut uniquement recevoir les biens.

«Il fallait bien s'égayer et se réjouir» - Le mot «edei» qui est utilisé, signifie «il était nécessaire». Se réjouir au retour d'une personne perdue n'est pas qu'une possibilité : c'est réellement une évidence.

«Ton frère que voici» - Non pas «mon fils», mais «ton frère». Le père rappelle au fils aîné son lien de parenté avec son frère. Cela signifie qu'il devrait lui aussi se réjouir.

II - Leçons à retenir

1- Pour les personnes, qui comme les pharisiens (le fils aîné), craignent que Jésus (représenté par le père dans la parabole) en étant miséricordieux n'encourage les gens (le fils cadet) à la nonchalance et à ne faire aucun effort pour mériter l'héritage (le Royaume).
2- Dieu se réjouit de voir un pécheur qui se repent. «Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentance» (verset 7).

3- Ceux qui pratiquent la miséricorde et la compassion seront critiqués comme Jésus l'a été Lui-même. Et se sera le cas pour tous ceux qui agiront de même envers tous les pécheurs du monde.

4- On vient à Jésus après être rentrés en soi-même (Jean 6 : 44).

5- Dieu, qui est le Père de tous les hommes, est toujours prêt à accueillir un fils perdu qui revient à Lui, car par Sa grâce, les pécheurs peuvent revenir à Lui, avec l'assurance de Son amour.

6- Le peuple de Dieu devrait grandement se réjouir de voir un pécheur revenir à Dieu, tout autant que de voir Dieu l'accueillir. Les pharisiens critiquaient Jésus parce qu'Il fréquentait les pécheurs. Le Christ a dit «les publicains et les prostituées vous devanceront dans le royaume». Cette leçon s'applique surtout aux chrétiens qui sont justes à leurs propres yeux, et qui dédaignent les gens «du monde», oubliant qu'ils en faisaient eux-mêmes partie.

7- Il n'est pas chrétien de refuser de se réjouir de la repentance d'autrui, mais il est chrétien de se réjouir.

III - Epilogue

Le fils insensible a-il changé d’attitude en se réjouissant par la suite du retour de son frère ? Pour l’époque de Jésus, les deux cas de figure étaient envisageables : ils dépendaient des pharisiens. Finiraient-ils par accepter de changer et de se réjouir avec Jésus ? L' histoire montre que certains le firent, d'autres non.

De la même façon, la parabole ne déclare pas ce que le plus jeune fils devint. A-t-il abusé de sa seconde chance ? Cette question peut s’appliquer aussi aux hommes de cette époque qui se convertirent. Les publicains et les gens de mauvaise vie ont-ils persévéré dans la repentance ? Là encore on ne le sait pas. Quoi qu’il en soit, il est toujours bon, même nécessaire de se réjouir du changement de disposition de cœur d'un individu.
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