Paul aurait-il pu imaginer un seul instant par quel chemin son ministère le conduirait, lui, l'apôtre qui devait être envoyé au loin vers les nations (Actes 22 : 21) ? Comme si les persécutions, les séditions, les lapidations et les tribulations n'étaient pas suffisantes, l'apôtre des Gentils a aussi connu la prison. Paradoxalement, sa mission n'en souffrit pas. Bien au contraire ! Ces périodes d'emprisonnement furent des années très productives, car c'est de prison que Paul écrivit au moins cinq de ses épîtres.
Les lettres aux Ephésiens, aux Philippiens, aux Colossiens, à Timothée et à Philémon furent toutes écrites alors que Paul était dans les chaînes. Les opinions des commentateurs varient sur les villes d'où il les écrivit. Etait-ce d'Ephèse, de Césarée ou bien de Rome ? Qu'importe s'il les écrivit depuis une cellule, un donjon ou une résidence surveillée. Ce qui compte davantage c'est l'enseignement qu'il a voulu nous transmettre pour notre édification spirituelle.
Enfermé mais ouvert aux autres
L'apôtre Paul ne tient pas un journal intime de sa vie de prisonnier. Il ne rédige pas ses mémoires. Il n'écrit pas non plus ses épîtres dans le seul but d'informer les frères et sœurs des conditions dans lesquelles il se trouve. Il ne s'apitoie pas sur son sort et ne se referme pas sur lui-même. Au contraire, il se concentre sur Jésus-Christ, sur l'Evangile dont il se sait être le prisonnier, et sur les frères et sœurs dont il se considère comme le père dans la foi.
Dans l'une de ses lettres écrites de prison, Paul demande que des portes s'ouvrent. Mais, paradoxalement, ce n'est pas pour que la porte de sa prison s'ouvre qu'il demande des prières, mais plutôt pour que l'Evangile soit annoncé partout où il ne l'a pas encore été (Colossiens 4 : 3). S'il trouve l'inspiration d'écrire des lettres malgré ses circonstances très difficiles, c'est dans le but d'exhorter les chrétiens à persévérer dans la foi. Il veut les aider à élever leur regard au-dessus des conditions immédiates qui, d'apparence, semblent défavorables à l'Evangile. Car, il n'en est rien. Paul déclare : «je suis peut-être entravé personnellement dans ma mission, mais la Parole de Dieu, elle, ne l'est pas» (II Timothée 2 : 9). Même si sa condition de prisonnier lui est pénible, il y perçoit quelque chose de positif : une opportunité supplémentaire de communier avec Jésus-Christ et Ses souffrances, et d'être un exemple vivant pour encourager les frères à rester fidèles.
Il n'est donc pas surprenant que le thème des chaînes se retrouve à plusieurs reprises dans les écrits de Paul. Les termes «liens», «chaînes» et «prisonnier» ne traduisent pas seulement ce qu'il vit ; ils constituent autant de métaphores que l'apôtre emploie pour désigner une réalité spirituelle qui transcende sa propre condition : son attachement à Christ.
Les chaînes et la croix
Les chaînes sont à l'apôtre Paul ce que la croix était pour Christ : don de vie jusqu'à la mort. Jésus souffrit et donna Sa vie en sacrifice sur la croix par amour pour l'humanité. L'apôtre Paul, lui, est un sacrifice vivant et il souffre pour l'Evangile. C'est pour le bénéfice des frères de Philippes et de Colosses qu'il endure la prison. C'est pour le service de la foi qu'il accepte dignement pareil traitement (Philippiens 2 : 17 ; Colossiens 1 : 24).
Tout comme Jésus, Paul est compté parmi les malfaiteurs (II Timothée 2 : 9). Comme le Christ, Paul a été maltraité sans cause, aucune charge ne pouvant être retenue contre lui. Les mots suivants l'attestent : «nous ne trouvons aucun mal en cet homme» ou «il n'a commis aucun crime qui mérite la mort ou la prison» (Actes 23 : 9 ; 29 ; 25 : 25).
Les chaînes de Paul, comme la croix de Christ, furent pour les incrédules un objet de honte et de mépris. A l'origine, la croix était un objet de supplice pour les Romains et de malédiction pour les Juifs. De même, un apôtre en prison causait pour certains un réel embarras. Si l'apôtre Paul n'a pas honte de sa condition, ceux qui sont mal affermis dans la foi y trouvent une occasion de chute. C'est pourquoi Paul écrit : «Tous ceux qui sont en Asie m'ont abandonné», (II Timothée 1 : 16) et qu'il exhorte un Timothée chancelant dans sa foi à ne pas avoir honte des chaînes de son père spirituel (1 : 8).
De même que la mort de Jésus sur la croix fut perçue par beaucoup comme le coup de grâce asséné à la secte naissante, de même l'emprisonnement de Paul est vu par ses détracteurs comme l'arrêt de mort de l'Evangile (Philippiens 1 : 28). Si la prédication de la croix est une folie pour les incrédules, elle n'en demeure pas moins une puissance pour ceux qui sont sauvés (I Corinthiens 1 : 18). Pareillement, si pour les adversaires de Paul, ses chaînes apparaissent comme la preuve de sa perdition, pour ceux qui sont restés fidèles, elles représentent la sagesse de Dieu. Car, au lieu d'être découragés par les liens de Paul, ils sont enhardis pour annoncer l'Evangile (Philippiens 1 : 13).
Le prisonnier et l'esclave du Christ
Lorsque l'apôtre Paul évoque sa situation, il parle très rarement de ses geôliers. Il aurait pu écrire qu'il était le prisonnier de telle ou telle personne. Mais non, il se qualifie de prisonnier du Christ ou de l'Evangile, comme l'indiquent les expressions : «le prisonnier de Christ» (Ephésiens 3 : 1), «le prisonnier dans le Seigneur» (4 : 1) ou «le prisonnier pour Christ» (Philippiens 1 : 14).
Donc, le terme de «prisonnier» revêt pour Paul une signification positive, car il représente le fait qu'il soit lié à Christ. Ses liens étaient la manifestation d'une réalité spirituelle : son attachement au Seigneur. C'est la même idée que nous retrouvons avec l'image du serviteur, du «doulos» en grec, c'est-à-dire de l'esclave. Un esclave, tout comme un prisonnier, n'a plus de droit sur sa propre vie, il dépend entièrement de son maître ou de son garde, selon le cas. L'expression «serviteur de Christ» est celle qui revient le plus fréquemment dans l'introduction des épîtres de Paul. L'apôtre se considère donc l'esclave du Christ et illustre ainsi ce qui devrait caractériser tout chrétien (I Corinthiens 7 : 22).
Si les termes de prisonnier ou d'esclave ont une résonance négative dans notre esprit, c'est parce qu'on a fait de la liberté une valeur suprême. Or, les Ecritures expliquent que tout homme, à moins de se convertir au Seigneur, est l'esclave de sa propre chair, de ses passions et donc qu'il n'est pas réellement libre. Le véritable affranchissement ne peut se faire, paradoxalement, qu'en devenant le prisonnier du Christ, car Lui seul sait ce qui est vraiment bon pour nous.
Comme tout prisonnier, le chrétien n'est pas libre de faire ce qu'il veut. Il appartient désormais au Christ, non pas pour sa perte mais pour son salut. Le chrétien doit donc se conduire d'une manière digne de sa vocation, dans la patience et la paix (Ephésiens 4 : 2). Etant lié au Christ, il cherche à accomplir la volonté de Son Seigneur qu'il fait passer avant la sienne. Il Lui doit obéissance, non pas sous l'aspect militaire, mais dans le sens qu'il cherche à suivre les paroles de Celui qu'il sert. Le prisonnier du Christ, par la force des choses, a une certaine retenue. Au plan spirituel, cette correction émane du cœur et se reflète dans une conduite de sainteté.
L'apôtre Paul sait qu'il ne s'appartient plus. «Nul ne vit pour lui-même», écrit-il (Romains 14 : 7). «Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur» (verset 8). Ses chaînes étaient littérales. Pour le chrétien, si elles sont le symbole de l'attachement qu'il a pour le Christ, elles n'en sont pas moins réelles. Le chrétien a fait don de sa vie dès son engagement envers le Seigneur, et toute son existence s'en trouve transformée. Ayant été rachetés par la mort du Christ, nous Lui appartenons donc. Nous aussi, nous sommes les prisonniers du Christ, même si nos liens ne sont pas matériels mais spirituels. Vivre pour le Christ, c'est vivre pour quelqu'un d'autre que soi-même.
Liens d'affection et de paix
L'apôtre Paul ne vit pas son épreuve de prisonnier avec la rigidité d'un stoïcien, ni avec la résignation au coeur. Il est affecté par ce qu'il endure. Même s'il accepte ses conditions de détention : privation de liberté, solitude, insalubrité, incertitude de l'avenir, il n'en nourrit pas moins l'espoir d'être rendu un jour aux frères, grâce à leurs prières. Dans Philippiens, chapitre 2 verset 24, Paul déclare qu'il a confiance de retrouver un jour les frères de Philippes. Il évoque son retour auprès d'eux (1 : 26). Cependant l'issue de sa situation lui paraît en même temps incertaine. En exhortant les frères de continuer à bien se conduire selon l'Evangile, il écrit notamment «soit que je vienne vous voir, soit que je reste absent».
Il sent aussi ses forces l'abandonner. Dans sa lettre à Philémon, Paul se qualifie de vieillard (Philémon 9). Il parle aussi de libation dans son épître aux Philippiens. L'image est celle d'une huile qui est versée peu à peu sur une offrande pour qu'elle soit agréable. Doit-il continuer à se battre, ce qui pourrait servir l'Eglise, pour un temps encore ? Où doit-il renoncer, ce qui lui permettrait de rejoindre le Christ ?
Si Paul exprime son attachement au Seigneur, il évoque aussi ses liens d'affection pour les frères et sœurs. Le terme «liens» a un double sens : les liens de l'emprisonnement et les liens d'amitié ou d'affection. D'où l'équivoque, lorsque l'apôtre Paul termine sa lettre aux Philippiens en leur demandant de se souvenir de ses liens (4 : 18). Ces propos peuvent être interprétés, en français du moins, de la perspective de ses chaînes d'une part et de l'autre de celle de son amour et de son attachement pour eux. L'usage de ce mot à double sens fut-il intentionnel ou non ? Que ce soit dans un sens ou dans l'autre, toujours est-il que Paul souhaite que les Colossiens ne l'oublient pas.
Le Christ a accepté la croix par amour pour l'humanité. Paul a accepté les chaînes par affection pour l'Eglise. Par exemple, l'attention que l'apôtre Paul porte aux frères de Thessalonique le pousse à se comparer à une nourrice qui prend un tendre soin de ses enfants. En plus de leur apporter l'Evangile de la consolation, leur dit-il, c'est encore sa propre vie qu'il est prêt à leur donner, tant ils lui sont devenus chers. C'est ce qu'il fera littéralement.
Car nous lier à Christ, nous (re)lie les uns aux autres. L'amour et l'affection sont des liens. Dans Philippiens, chapitre 1 verset 7, Paul prend Dieu à témoin qu'il chérit les frères et sœurs dans son cœur avec la tendresse du Christ.
En plus des liens d'affection, Paul parle aussi des liens de la paix. Ainsi, il exhorte les frères grecs à préserver l'unité par ces liens (Ephésiens 4 : 3). C'est dans le même contexte qu'il écrit qu'il n'y a qu'un seul corps, chaque membre de ce corps étant lié à l'autre dans un même Esprit.
Il y a aussi le lien de l'amour. Dans Colossiens, chapitre 3 verset 14, Paul explique que ce lien est indispensable pour la croissance et le perfectionnement de l'unité.
La situation de Paul comme prisonnier de l'Evangile montre que Dieu est capable d'utiliser des circonstances qui peuvent paraître a priori défavorables. Il s'en sert pour le bénéfice ultime de la personne concernée et pour celui de son entourage. Lorsque Dieu ordonna à Paul de prêcher l'Evangile aux nations, ce dernier se doutait-il de ce qui l'attendrait et sur quel chemin Dieu le conduirait ? Les périodes d'emprisonnement que Paul a connues furent loin d'être improductives. Elles nous enseignent que même dans l'adversité, Dieu peut nous faire produire d'excellents fruits. Non pas pour notre gloire, mais bien pour la Sienne.