«Honorez tout le monde ; aimez les frères dans la foi ; craignez Dieu ; honorez le roi» (I Pierre 2 : 17). Ces exhortations constituent tout un programme ! Pourquoi ? Parce que notre société a tendance à nous rendre soupçonneux et méfiants envers tous ceux qui sont différents de nous, et les relations humaines en souffrent.
De nombreuses études montrent que le relationnel est le meilleur moyen pour prêcher l'Evangile. L'expert en Missiologie, Charles Van Engen, professeur au Séminaire Fuller, en Californie, affirme que : «Le monde est de plus en plus une sorte de marmite remplie de personnes de cultures et de religions diverses, chacune avec sa propre vision du monde tout en vivant côte à côte». S'appuyant sur cette réalité, Van Engen déclare : «N'importe quel groupe de croyants, quel que soit son milieu social, est le principal agent qui permet de franchir les barrières culturelles et d'annoncer l'Evangile de Christ».
A notre époque où les chrétiens se voient sensibilisés à l'évangélisation personnelle, il nous faut relire l'histoire du prophète Jonas. Alors que nous essayons d'aider notre prochain, par le biais de contacts plus personnels, l'expérience de ce prophète de l'Ancien Testament peut nous apprendre ce qu'il convient d'éviter quand il s'agit d'évangéliser.
Ordre de mission
L'apôtre Paul, dans son épître aux Romains, chapitre 15 verset 4 déclare que tout ce qui a été écrit dans le passé, c'est-à-dire dans l'Ancien Testament, «fut écrit pour notre instruction, afin que, par la patience, et par la consolation que donnent les Ecritures, nous possédions l'espérance».
L'histoire de Jonas nous donne immédiatement de l'espoir. Elle nous montre, en termes très réalistes, que toute mission évangélique véritable trouve sa source dans la bonté, la miséricorde et la générosité de Dieu. Vers la fin du livre de Jonas, Dieu lui pose la question primordiale : «Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive, la grande ville…?» (Jonas 4 : 11).
Voilà le cœur du travail missionnaire fait de manière efficace et biblique. Oui, en effet, Dieu a pitié des habitants de nos grandes villes aujourd'hui, comme Il a témoigné de la compassion à l'égard des populations urbaines du temps de Jonas.
Nous retrouvons ce thème de la miséricorde divine tout au long des Ecritures. Par exemple, Abraham a plaidé avec Dieu afin de sauver la ville de Sodome (Genèse 18 : 23-32). Jérémie exhorta ses concitoyens de Babylone «à rechercher la paix de la ville». Jésus pleura sur Jérusalem (Luc 19 : 41-44) et Jonas, eh bien… ! Eh bien Jonas devait apprendre certaines leçons.
Dieu réservait à Jonas une nouvelle qui allait le mettre à l'épreuve et qui allait changer totalement sa vision rassurante du monde dans laquelle il était fort confortable : «La parole de Dieu fut adressée à Jonas, fils d'Amitthaï, en ces mots : ‘Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et crie contre elle ! car sa méchanceté est montée jusqu'à moi» (Jonas 1 : 1). La première réaction de Jonas fut loin d'être exemplaire. «Non pas moi, Seigneur ! Trouve-toi quelqu'un d'autre, s'il te plaît». Et Jonas s'enfuit.
La terreur calculée
Quels sont les enjeux de cette mission ? Un peu d'histoire nous aidera à comprendre. Jusque-là Jonas avait eu un ministère sans histoire. A un moment donné, à l'époque du règne prospère de Jéroboam (vers 793-753 av. J.C.), Dieu avait donné à Jonas l'opportunité d'annoncer la bonne nouvelle qu'Israël élargirait ses frontières (II Rois 14 : 23-25). En tant que natif de Gath-Hépher, une ville dans une région qui s'appela plus tard la Galilée, Jonas exulta à la pensée de proclamer que sa nation allait étendre son territoire au nord. Peut-être que cette expansion, pouvait-on penser, deviendrait une zone tampon entre Israël et les redoutables Assyriens qui régnaient au Nord ?
Les Assyriens ! Voilà un nom qu'on ne pouvait pas oublier, et avec lesquels il fallait compter. Ces guerriers sans peur, férus de l'art de la guerre, s'étaient déjà fait une réputation de par leurs raids sauvages en territoire israélite, un siècle plus tôt. Le roi d'Assyrie Shalmaneser III (858-824 av. J.C.) avait perçu le tribut de la nation d'Israël aux environs de 841 av. J.C. ; Ada-Nirari frappait aux portes de Damas en 804 av. J.C. (Lasor, Hubbard and Bush ; Old Testament Survey, page 207). Cruelles et rusées, les légions assyriennes hautement mobiles constituaient la force militaire la plus redoutée au temps de Jonas. Or, Ninive était la capitale de l'Assyrie !
Les Assyriens pratiquaient la politique de la terreur calculée. Le roi Assyrien Ashur-Nasir-Pal II (883-859 av. J.C.) grava dans la pierre ses tactiques militaires, en ces termes : «J'ai attaqué le sommet des montagnes et les ai conquises… De leur sang, j'ai teint de rouge les montagnes, comme l'on teint la laine… Les têtes de ces guerriers, je les ai coupées et j'en ai fait des marchepieds contre leurs villes,… et leurs jeunes hommes et leurs jeunes filles, je les ai passés au feu» (Ginegan, Light from the Ancient Past, pages 202-203).
Quelle horreur ! Et Dieu demandait à Jonas de prêcher à un tel peuple ? Impossible ! Inconcevable ! Jonas, comme n'importe qui d'autre dans l'ancien Proche-Orient, n'était que trop familier avec les iniquités de Ninive et de ses «…mauvaises voies et de leurs violences» (Jonas 3 : 8). S'en était trop pour Jonas. Et on peut presque l'entendre dire : «M'envoyer en mission à Ninive, auprès des Assyriens ? Seigneur, j'espère que c'est une mauvaise plaisanterie !»
Faire face ou fuir
Dans les situations de stress, les psychologues nous disent qu'il y a deux réactions possibles : relever le défi ou fuir. Peut-être que les paroles de Finegan nous permettent de comprendre un peu pourquoi Jonas décida de fuir à l'appel de Dieu : «Et Jonas se leva pour s'enfuir à Tarsis, loin de la face de l'Eternel. Il descendit à Japho, et il trouva un navire qui allait à Tarsis ; il paya le prix du transport, et s'embarqua pour aller avec les passagers à Tarsis, loin de la face de L'Eternel» (Jonas 1 : 3). Quel étrange retournement de situation ! Un prophète qui essaie de fuir la présence de Dieu en quittant le territoire d'Israël (l'ironie, c'est qu'il s'enfuit du port même d'où Dieu envoya l'apôtre Pierre prêcher le salut aux Gentils, Actes 10 : 5-6).
Ainsi, nous constatons qu'il y a plusieurs leçons à tirer du livre de Jonas. D'abord, le prophète semble avoir eu une idée réductrice de Dieu. Que ce soit dû à la peur des Assyriens ou parce qu'il était satisfait en assumant que Dieu travaillait uniquement avec la nation d'Israël, il détale vers Tarsis. Il allait apprendre que Dieu était beaucoup plus puissant que les flots de la mer. Il serait confronté au fait que le Dieu qu'Il servait aimait tous les peuples de la terre, incluant les féroces Assyriens.
L'action continue : «Mais l'Eternel fit souffler sur la mer, un vent impétueux, et il s'éleva sur la mer une grande tempête. Le navire menaçait de faire naufrage» (Jonas 1 : 4). Où était donc Jonas pendant que la tempête faisait rage ? Chose incroyable, il était au fond du navire et dormait (versets 5 et 6) ! Que ressassait-il dans son esprit ? Etait-il totalement désintéressé du sort du bateau? Ou, comme cela semble probable, était-il encore sous le choc de voir que Dieu le secouait en lui montrant que le monde n'est pas partagé entre les bons et les mauvais ?
Sans en connaître toutes les causes, nous voyons un Jonas caché et très secoué émotionnellement. On peut presque l'entendre crier «Israël n'est-elle pas la nation de Dieu ? Les Israélites ne sont-ils pas un trésor spécial au-dessus de toutes les autres nations ? Pourquoi Dieu m'envoie-t-Il vers ces impies d'Assyriens ? Non ! Non, il ne peut en être ainsi n'est-ce pas ? Dieu aimerait-Il les autres nations du monde autant qu'Il aime la nation d'Israël ?» (Exode 19 : 5).
Dans son for intérieur, Jonas se doutait qu'il pouvait bien en être ainsi (Jonas 4 : 2-3). Mais il devait résoudre cette troublante et nouvelle approche dans son esprit. Jonas avait mal lu l'histoire de son pays. Le père fondateur de sa nation, n'avait-il pas été mandaté pour accomplir une mission internationale de miséricorde «…toutes les familles de la terre seront bénies en toi» (Genèse 12 : 3) ?
Rater son train
Israël était destinée à devenir une nation missionnaire (Esaïe 49 : 6). Jonas était mis au défi d'élargir sa vision du monde ; celle-ci devait être inclusive et non exclusive. Elle devait être généreusement oecuménique et non religieusement auto-satisfaisante ; elle sous-entendait le partage de la lumière, sans regarder les autres avec condescendance.
Jonas savait tout cela peut-être, mais il lui fallait du temps et du recul pour en faire l'analyse. Il était dans le train, tout en l'ayant raté. Pas surprenant qu'il fut tellement distrait au point de ne pas voir que marins et passagers de ce bateau étaient tous sur le point de se noyer !
C'est ici que le récit devient délicieusement ironique. Les marins païens terrifiés entreprirent de poser un geste religieux en faisant appel à leurs dieux, ce qui est une réaction habituelle chez ceux qui sont en difficulté (Psaumes 107 : 23-37). Le capitaine réveille brusquement Jonas : «…Pourquoi dors-tu ? Lève-toi, invoque ton Dieu ! Peut-être voudra-t-il penser à nous, et nous ne périrons pas» (Jonas 1 : 6). Jonas, lui, demeure intraitable. Alors qu'il devient évident qu'il est responsable de cette situation, il proclame orgueilleusement : «…je suis Hébreu, et je crains l'Eternel, le Dieu des cieux qui a fait la mer et la terre» (verset 9).
Ces mots auraient pu sembler drôles si les circonstances n'avaient pas été aussi graves. Ces marins païens auraient très bien pu lui demander : «Si ton Dieu a créé la mer, pourquoi pensais-tu pouvoir Le fuir sur un simple bateau ?» Excellente question ! Très logique ! Mais Jonas ne pense pas de manière logique. Ni personne d'entre nous d'ailleurs lorsque nous sommes emportés dans un tourbillon émotionnel. Vous pourriez presque vous représenter Jonas en train de préparer son prochain coup, tellement son esprit travaille à la vitesse de la lumière. Il réagit de manière impulsive et il s'écrit «Jetez-moi par-dessus bord. Tout cela est de ma faute !».
Et contre toute attente, chose incroyable, ces marins païens refusent. Ils ont plus de respect pour une vie humaine que n'en a le supposé homme de Dieu. Quelle ironie ! En fin de compte, les circonstances les forcent à le jeter à la mer, mais à contrecœur. Ils le font avec respect et révérence, invoquant le nom de Dieu (verset 14). C'est à se demander qui est le plus religieux, Jonas ou les marins !
De plus, lorsque la tempête s'apaise, ils offrent des sacrifices à Dieu (verset 16). Quels bons disciples de Dieu ils auraient pu éventuellement devenir ! Mais Jonas est totalement étranger à cette idée. Le voilà dans la mer. Il choisit de mourir plutôt que d'accepter la mission que Dieu veut lui confier. Nous connaissons la suite. Fort heureusement, Dieu n'en avait pas fini avec Son serviteur. Un grand poisson avala Jonas, l'homme de Dieu. Un homme de Dieu, soit, mais un homme qui n'avait qu'une connaissance intellectuelle de Dieu, sans avoir celle du cœur.
Mais en dépit de ce fait, il était le serviteur de l'Eternel, et acculé au mur, à l'intérieur du ventre du poisson, Jonas fit une très belle prière de repentance (chapitre 2 : 1-9). Notez les leçons que l'on peut en tirer. Sa «mort» dans la mer a permis la réconciliation des marins à Dieu (chapitre 1, verset 16). Sa «résurrection» hors du ventre du poisson allait amener le salut à Ninive (chapitre 3, verset 10). A travers cette épreuve, l'Hébreu récalcitrant préfigurait le Messie, Lui aussi originaire de Galilée, Jésus le Christ (Matthieu 12 : 40).
Une petite voix douce
Mais la repentance de Ninive fit jaillir l'amertume dans le cœur de ce prophète emporté. Chassez la nature, et elle revient au galop. Il méprisa la grâce et la miséricorde de Dieu (Jonas 4 : 1-3), au point de demander à Dieu ce qu'un prophète ne demanderait jamais : «Maintenant, Eternel, prends-moi donc la vie, car la mort m'est préférable à la vie» (Jonas 4 : 3). Quelle ironie dans la bouche d'un prophète qui a parfaitement réussi sa mission, et qui aurait dû se réjouir du changement de cœur des habitants de Ninive !
Dieu n'exauça pas sa prière, et tant mieux pour Jonas ! Dans cette expérience, comme dans l'incident du ver et de la vigne (versets 5 à 8), à deux reprises, Dieu s'approche de Jonas avec la voix bienveillante d'un sage conseiller : «Mon ami Jonas, allons, sois raisonnable. As-tu vraiment raison d'être fâché au sujet de toute cette affaire ? Ne vois-tu pas ce que je suis en train de faire ici ?» (Jonas 4 : 9-10).
Quelles grandes leçons pour nous, chrétiens d'aujourd'hui qui sommes constamment mis au défit de croître et de renouveler constamment notre relation avec notre prochain, ainsi qu'avec Dieu ! Peut-être pouvons-nous tous nous identifier à Jonas, un serviteur de Dieu sincère, doté d'un brillant parcours qui, néanmoins, avait beaucoup à apprendre de Dieu, de Sa bonté et de Sa grâce ?
Oui, il nous faut demeurer humbles devant l'amour incommensurable de Dieu. La mission de miséricorde de Dieu s'adresse à quiconque veut écouter, les Assyriens inclus. Cette mission est universellement grandiose. Ce rappel vital tiré du livre de Jonas fut annoncé avec plus de puissance par un autre prophète, Esaïe. Ce serviteur a aussi prêché un message au sujet de la grandeur de Dieu et de Son amour pour tous les peuples et toutes les nations. Comme nous le révèlent les versets suivants : «Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées» (Esaïe 55 : 9).
Dieu marche devant nous
Nous pouvons nous demander si Jonas n'était pas trop préoccupé par sa mission prophétique à l'égard d'Israël au point qu'il en était venu à oublier le but de l'existence même de sa nation : être une nation de prêtres pour servir le monde entier indépendamment des croyances, des ethnies ou des origines. On peut même se demander si la liturgie de son propre pays, à son époque, ne lui avait pas fait oublier que Dieu regarde d'abord au cœur.
Ces pécheurs d'Assyriens, idolâtres, transgresseurs des lois, découvrirent que Dieu pouvait être touché au moyen de la foi et de la repentance plutôt que par des rites religieux. En effet, même des marins impies peuvent se tourner vers Dieu si on leur en donne l'occasion. Vous ne savez jamais où Dieu peut travailler.
Voilà les leçons que nous pouvons méditer alors que le XXIè siècle s'ouvre devant nous, avec son lot de défis nouveaux. Dieu souhaite que nous élargissions nos horizons, afin d'être prêts à saisir toutes les opportunités qui se présenteront à nous. Par cet exemple de Jonas, nous apprenons que Dieu nous devance toujours. Le Créateur de tous tient à être le Rédempteur de tous (Ephésiens 1 : 9-10).
Forts de cet espoir, nous pouvons nous reconsacrer à la mission consistant à faire des disciples de toutes les nations (Matthieu 28 : 18-20). Dieu nous devance toujours, tout comme Il oeuvrait déjà avec les Ninivites d'autrefois, bien avant que Jonas n'apparût dans l'histoire. Tout comme Il prépara plus tard le terrain pour que Philippe puisse évangéliser (Actes 8 : 26-40).
Dieu veut que nous réussissions dans notre mission, car en fait, notre mission est la Sienne. Il souhaite travailler avec nous pour répandre davantage de Sa lumière dans un monde de ténèbres. Il souhaite que nous ne soyons jamais atteints du syndrome de Jonas.