Pardonner pour Lui ressembler
Dominique Alcindor
 

Pardonner lorsqu'on a été profondément blessé est l'une des choses les plus difficiles à faire dans la vie. Or, pour le chrétien, il ne s'agit pas d'une option, mais bien d'une responsabilité. Parce que le pardon est au cœur de l'Evangile et que le chrétien s'efforce de vivre selon cet Evangile, il se voit tenu de pratiquer le pardon. Ce faisant, il s'ouvre à la ressemblance de Christ, incarnation du pardon que Dieu le Père étend à tous les hommes.

Pardonner, une question de salut

C'est parce qu'il se sait pardonner de Dieu que le chrétien fait face à la responsabilité de pardonner à autrui. Les enfants de Dieu calquent leur comportement sur celui de leur Père. Si le christianisme a pour vertu de renverser les remparts entre les hommes, ce n'est pas pour en reconstruire d'autres ailleurs. Aucune société ne peut subsister si ses membres n'ont pas appris à se pardonner les uns les autres.

Si un chrétien ayant lui-même bénéficié du pardon de Dieu ne pardonnait pas, quelles seraient les conséquences pour lui ? Les Ecritures imposent une lourde responsabilité à celui qui, se disant chrétien, donc réconcilié à Dieu, s'aviserait néanmoins de retenir des offenses contre son prochain : “Si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses” (Matthieu 6 : 14). Or sans pardon du Père, pas de salut.

Au cœur même de l'Evangile, réside la question du pardon. Dieu nous accorde Son pardon si nous reconnaissons nos fautes. Cette attitude est exprimée par la foi qu'on peut avoir dans le sacrifice de Jésus-Christ et du pardon que nous accordons à notre prochain. Nous entrons alors dans une relation rectifiée avec le Père, grâce à l'accès que Jésus-Christ nous ouvre par Sa résurrection (II Corinthiens 5 : 20).

Pardonner, c'est rétablir une relation brisée. Mais le pardon ne peut être accordé que dans la mesure où il y a reconnaissance d'une offense. Proverbes 28 verset 13 déclare : “Celui qui les [ses transgressions] avoue et les délaisse obtient miséricorde”. Dans Marc 11 verset 25, Jésus demande que la prière soit mise de côté, le temps de se réconcilier avec son prochain, de peur que Dieu ne nous pardonne pas. La prière est le lieu même de la réconciliation avec Dieu. Comment oser se présenter devant Lui en ayant dans le cœur de mauvais sentiments à l'égard de son prochain ?

Le non-pardon est encore pire que l'offense même. Donc, nous voyons toute la gravité de ne pas pardonner. En pardonnant - en décidant de pardonner et en s'engageant dans ce processus qui mène au pardon - l'homme imite Dieu dans Sa miséricorde envers tous les pécheurs. Ainsi, cet homme se dispose et accepte d'être façonné à l'image du Père. Le refus de pardonner est une obstruction à ce processus, et bloque du même coup un autre processus qui est celui de la sanctification : être renouvelé selon l'homme intérieur selon l'image de Christ (Colossiens 3 : 10).

Le pardon est une expression d'amour et parce qu'il doit être offert à celui qui nous a fait du mal, c'est aimer gratuitement, c'est aimer celui qui ne le mérite ! Dieu prouva Son amour pour les impies en offrant Son Fils unique comme victime expiatoire pour leurs offenses. En aimant de cette façon, l'homme qui pardonne prolonge l'amour que Dieu a envers le fautif pour lequel Christ est mort. Ne pas le faire, c'est rompre cette chaîne et se refermer dans la dissemblance divine. De ce fait, la relation est rompue, la prière devient inefficace. C'est le sens de l'exhortation de Jésus dans le sermon sur la montagne : “va d'abord te réconcilier avec ton frère, avant de présenter ton offrande à l'autel” (Matthieu 5 : 24).

Pardonner pour Lui ressembler

La parabole du serviteur indigne illustre, par la négative, le rapport entre pardonner, imiter Dieu et accepter d'être façonné à Son image. Ephésiens 4 verset 24 déclare que l'homme en Christ a revêtu l'homme nouveau, créé selon Dieu. Cette histoire souligne aussi le rapport entre le pardon et le salut.

La parabole que Jésus relate est en rapport avec le royaume de Dieu, montrant ainsi l'extrême importance du sujet. Un serviteur se voit annuler une dette très importante qu'il devait à son maître. Après l'entretien, ce serviteur rencontre des compagnons qui lui devaient aussi de l'argent, mais d'un montant beaucoup moins élevé. Alors que son maître fut ému de compassion envers lui, celui-ci, devant les supplications répétées de ses débiteurs, refuse de leur faire grâce et les jette en prison. Le maître, ayant découvert le comportement outrageux de son ancien serviteur, le prend à partie et l'interpelle : “Méchant serviteur, je t'avais remis en entier ta dette, parce que tu m'en avais supplié, ne devais-tu pas aussi avoir pitié de ton compagnon, comme j'ai eu pitié de toi ?” (Matthieu 18 : 33). La réponse va de soi. L'histoire se termine tragiquement pour le serviteur et logiquement pour le lecteur : ce mauvais serviteur fut livré aux bourreaux jusqu'à ce qu'il se soit complètement acquitté de sa dette.

Si cette parabole résume ce que représente une condition d'entrée dans le royaume, il est bien évident que ce serviteur s'en est rendu indigne.

Pardonne-nous comme nous pardonnons à notre prochain

Dans ce qui est communément appelé la prière modèle, un verset nous interpelle : “Pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.” (Matthieu 6 : 12). Auparavant, Jésus recommande bien à ses disciples de ne pas ressembler aux pharisiens qui s'imaginaient qu'ils plaisaient à Dieu en multipliant les paroles vaines. Ces chefs religieux n'appréciaient que ceux qui les appréciaient en retour. Pardonner réellement met fin à cette conception typiquement pharisaïque des relations humaines superficielles.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, en priant Dieu de lui pardonner comme lui-même pardonne à ceux qui L'ont offensé, le chrétien demande au Père de lui rendre la pareille.

Si le chrétien pardonne “d'office” dans sa vie de tous les jours, c'est logique, et même audacieux, qu'il s'attende à ce que Dieu fasse de même. C'est la prière de la foi, hardie et pertinente. La logique est simple. La prière de celui qui vient de pardonner est la suivante : “Je viens de pardonner à mon prochain, mon Dieu ; je te demande de suivre mon exemple et de me pardonner, à moi aussi”.
En général, l'imitation se fait plutôt dans l'autre sens. En imitant parfaitement le Père dans le pardon, le chrétien Lui renvoie Son reflet. Le Père ne peut agir ensuite, à l'égard d'une telle personne, que conformément à Sa nature de Dieu miséricordieux.

Le chrétien qui agit ainsi a compris que sa relation avec son Père céleste est dépendante de la relation qu'il entretient lui-même avec son prochain. Sa prière n'aurait plus de sens si ce chrétien enfermait son prochain dans la rancœur et l'oubli.

Sur la croix, Jésus s'adresse au Père de la même manière que ce chrétien dont on vient tout juste de parler : “Pardonne-leur, comme moi je leur ai pardonné”, dans le sens qu'Il Lui demande de faire “comme” Lui.Le “comme” devient très lourd de sens.

Le vrai pardon est exigeant et difficile ; il va à contresens de l'instinct humain naturel qui cherche à rendre le mal pour le mal, ou, à rayer de sa vie pour toujours l'offenseur. Le chrétien a bien conscience que, dans sa faiblesse, il peut offenser Dieu, tout comme lui-même peut être offensé. Il sait qu'en Christ, il est pardonné et qu'il est réconcilié avec Dieu. Ce bien-être, il veut l'étendre aux autres, en ne retenant pas leurs offenses contre lui. Le pardon est une démarche humble. De ce fait, le chrétien se trouve en même temps dans la position de celui qui accorde le pardon à son prochain, alors qu'il est lui-même offenseur vis-à-vis de Dieu et qu'il a besoin de Son pardon.

Joseph en position de tirer vengeance

Considérons l'histoire de Joseph, fils de Jacob. Le dénouement du récit est relaté dans Genèse 50. Jacob, son père, est maintenant décédé, et les frères de Joseph s'attendent au pire, c'est-à-dire qu'il (Joseph) se fasse justice lui-même ; d'autant plus que Dieu s'est servi des épreuves par lesquelles Joseph est passé pour l'amener à la tête du pays d'Egypte. De par sa position hiérarchique, il lui aurait été très facile de tirer vengeance de ses frères et de leur rendre toutes les méchancetés qu'ils lui avaient fait subir.

Mais voilà, le dénouement du récit prend une tout autre tournure, voire même inespérée pour les frères de Joseph. Au lieu du jugement sévère attendu, Joseph exprime sa miséricorde plutôt que la vengeance ; il pardonne. C'est là le sens même de ses propos, lorsqu'il affirme devant ses frères pour les rassurer : “Suis-je à la place de Dieu ?” (Genèse 50 : 19). Paradoxalement, excluant toute logique humaine, Joseph agit comme s'il était Dieu, puisqu'il exprime une sorte de miséricorde divine envers ses frères. Mais au regard du jugement et de la vengeance - et c'est là le sens de ses propos - en fait, le jugement relevait plutôt de la seule prérogative divine et non de celle de Joseph.

Joseph nous apprend une formidable leçon sur le pardon et sur le principe que Jésus aborde dans Son sermon sur la montagne en nous exhortant à aimer nos ennemis et à ne pas rendre le mal pour le mal.

La Genèse ne nous dit rien sur tout le cheminement intérieur et spirituel par lequel Joseph est passé, lorsqu'il a subi tous ses déboires. Mais une chose est certaine, lorsqu'il retrouve enfin ses frères, il n'exprime ni amertume, ni sentiment de vengeance. Il est pacifique et accueillant, malgré tout ce qu'il a vécu de par leur faute.

Puissions-nous ressembler à Joseph ! Il va au-delà du pardon en venant en aide à ceux qui lui ont fait du mal. Pour l'homme naturel, une telle démarche est impossible. Mais avec Dieu et par Sa grâce, le pardon devient possible. Dieu n'en n'attend pas moins de nous. La consécration chrétienne est à ce prix.

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