Que ce soit le tsunami qui a frappé l'Asie du Sud-est, le drame de l'école de Beslan en Russie, le tremblement de terre au Cachemire, la sortie des nouvelles statistiques sur le SIDA, ou plus près de nous, les problèmes des banlieues ou les logements insalubres de la capitale, le monde des médias nous place dans un contexte où la misère, sous toutes ses formes, semble nous entourer, et être prête à venir nous surprendre, nous étouffer presque. De nouveau l'hiver étant là, on reparle du Téléthon, on met l'accent sur l'ouverture des Restos du Cœur. Le calendrier des événements faisant appel à la générosité des téléspectateurs est quasiment le même d'une année sur l'autre ; la grille de programmation peut être devinée par avance…
Le risque pour chacun, malheureusement, est de tomber dans une forme d'indifférence émotionnelle causée par une désensibilisation. C'est l'avalanche incessante d’informations catastrophiques. Etant touché la minute auparavant au regard des démunis ou des malades, tout un chacun éclate de rire quelques secondes plus tard à la blague à deux centimes d'un animateur prêt à toutes les vulgarités pour combler son manque d'audimat. “Ainsi va la vie”, s'exclameraient certains, “la misère a toujours existé, il y en a eu et il y en aura toujours”. Et pourtant, le chrétien a un devoir de regard et de conscience vis-à-vis de ces évènements tout en reconnaissant ses limites. Le Père nous demande de veiller, et veiller sous-entend avoir de l'intérêt pour ce qui nous entoure, et non pas de l'indifférence (Matthieu 24 : 4-8 ; 25 : 13).
D'autres veillent tellement qu'ils peuvent vouloir aussi par orgueil se substituer à Dieu. Récemment, un groupe religieux s'appelant Chrétiens pour la Vie [Columbia Christians for Life] déclara avec une pleine conviction qu'il avait discerné la volonté de Dieu à travers l'ouragan Katrina qui a touché la première puissance économique mondiale à la Nouvelle-Orléans. Le journal Times partage avec ses lecteurs, dans son numéro américain du 12 septembre 2005, leur interprétation de la “volonté de Dieu”. Pour eux, “Dieu avait envoyé cet ouragan pour détruire les cinq cliniques qui pratiquent l'avortement dans la ville”. La preuve que ce groupe cite pour appuyer sa déclaration est une photo : “prise par ondes radar montrant que l'ouragan avait la forme d'un fœtus à ses premières semaines de gestation”! Quel argument ?! Quelle cruauté et manque de sensibilité envers ceux qui ont perdu des membres de leur famille dans ce drame ! Sans aborder le thème de l'avortement, prenons-nous la mesure d'une telle déclaration ? Est-ce possible que certains chrétiens soient tellement axés sur le pourquoi et le comment des événements qui touchent notre planète qu'ils puissent faire preuve d'une telle indifférence et d'une telle arrogance face à des choses qu'ils ignorent ? Nous, pauvres humains, pouvons-nous prétendre connaître la volonté de Dieu dans ces événements mondiaux ou ces catastrophes naturelles ? Est-ce possible qu'on soit devenu à ce point axé sur la prophétie qu'on en oublie l'essentiel, à savoir apprendre à tendre la main et à témoigner de la compassion et de l'amour pour les victimes, quelles qu'elles soient ?
Ce monde a ses paradoxes ; autant la souffrance nous entoure, autant beaucoup vivent dans l'opulence. Dans un monde d'abondance, “la fortune est pour le riche une ville forte ; dans son imagination, c'est une haute muraille” (Proverbes 18 : 11). Autant certains riches sont généreux et compatissants, autant d'autres se sentent en sécurité grâce aux biens matériels qu'ils ont acquis. Ils ne pensent pas que leur abondance est fragile et ne tient qu'à l'équilibre mis en place par le Créateur. C'est ce faux sentiment de sécurité qui risque parfois d'emmener le chrétien à se croire supérieur à autrui, et à se fourvoyer ainsi jusqu'à penser connaître les desseins du Très-Haut. C'est ce même faux sentiment de sécurité qui peut le plonger dans l'amour de son quotidien au point de le faire chuter dans l'indifférence.
Dieu est un Dieu d'amour et souhaite nous voir croître ; Il souhaite nous affermir et nous fortifier dans l'abondance qu'Il nous offre. Il travaille avec nous aussi au travers de la misère qu'Il nous permet de vivre ; Il œuvre en nous pour nous parfaire (II Corinthiens 4 : 9 ; 9 : 8 ; Psaumes 10 : 14). Dans ce travail de perfection, Il permet que nous soyons éprouvés. C'est ce jour de malheur où ce qui n'arrive qu'aux autres, nous arrive aussi ! Un jour, c'est cette misère qui vient frapper à notre porte, sans crier gare. Elle peut prendre la forme d'un accident de voiture, de la perte soudaine d'un emploi ou plus grave d'un être cher qui disparaît. C'est cette misère qui frappe à travers la maladie qui touche un ami, un proche ou pire encore, son enfant. On aurait presque souhaité que cela nous arrive au lieu de devoir vivre en souffrance interposée la douleur de l'autre. Quels sont les mots à trouver ? Que dire ? Doit-on dire ?
Lorsqu'un proche est touché par un drame ou par la maladie, il faut trouver les mots qui rassurent et apaisent. Mais avant les mots, le silence doit prendre place par l'écoute de l'autre. L'Ecclésiaste dans son chapitre 5 nous parle des dangers de la langue et nous encourage à être prompts à l'écoute.
Dans ce monde où tout va à mille à l'heure, les lieux d'écoute ne sont pas nombreux ; certes on encourage très vite les visites chez les psychologues. Alors que je ne souhaite pas sous-estimer le rôle de ces derniers dans l'aide qu'ils puissent apporter à certains, là où je m'interroge est de savoir si les “meilleurs psys” ne pourraient pas être nous les chrétiens ? Les uns envers les autres, l'un envers l'autre, moi envers toi ? Par notre écoute, par notre capacité à écouter la souffrance de l'autre ? Nous avons tous besoin d'apprendre à mieux écouter, non pas à entendre, mais bien à écouter. Ce n'est pas toujours facile, mais l'amour que l'on peut avoir envers l'autre au cours de sa maladie, ou de son malheur, peut être salutaire pour cette personne éprouvée.
Après l'écoute, le parler peut rarement s'accompagner de solutions toutes faites. S'il s'agit d'une maladie ou d'une souffrance “bénigne” et passagère, pourquoi ne pas en parler tout simplement. L'explication du mal avec des mots simples peut apaiser et soulager. La personne n'a besoin que d'être accompagnée dans son état. Bien que passager, le contexte personnel, social, ou familial peut rendre une maladie bénigne, pesante et démoralisante pour la personne qui en est affectée.
Ne laissons pas croire à la personne touchée par la maladie qu'il pourrait s'agir d'une punition pour une faute commise ou pour une mauvaise action, car ce serait ajouter à sa souffrance. Avez-vous déjà entendu ces personnes légalistes et insensibles qui ne sauront vous dire pour vous réconforter qu'une remarque telle que : “C'est Dieu qui t'a puni !”. Fuyez ces individus superstitieux qui se soucient plus d'avoir réponse à tout, plutôt que du bien-être d'autrui ! Ce que Dieu pense, nul ne le sait. Dieu a compassion des faibles, même si nous ne comprenons pas toujours Sa manière d'agir ; Il est là pour nous soutenir en tout temps (Matthieu 5 ; I Corinthiens 13). Parfois, l'inexplicable prend son sens avec le temps, et souvent, il faut accepter de ne jamais connaître la raison de sa souffrance.
D'autres, pour soutenir leurs proches,ont pour tactique de minimiser la maladie ou le drame, ou carrément de faire comme s'il n'y avait rien, pas de maladie, pas de problème. Ils préfèrent les plonger dans le “trou de l'autruche”, là où ils y ont déjà mis leur propre tête. Le sujet devient tabou et on préfère ne pas l'aborder du tout. Et pourtant un dialogue simple peut soulager. Cette aide prend toute sa force lorsque ce dialogue évite une rupture avec l'environnement du malade, et vous aurez bien compris que nous ne parlons pas uniquement de malades médicalement parlant, mais bien de personnes en souffrance sous toutes ses formes.
Pas faciles les relations interpersonnelles ! Quand tout va bien, le défi n'est pas grand, mais lorsque les maux apparaissent, les gens, l'entourage semblent disparaître. Le malade, lui, a le réflexe de se déprécier ou de se concentrer sur lui-même. C'est normal. C'est à nous de faire le pas vers lui et de tout faire, en se rendant utile, pour l'aider et le soutenir sans nous imposer à lui.
Tant que le Christ ne sera pas de retour, nous devrons hélas toujours entendre, voir et vivre des drames autour de nous. Nos amis, nos proches, nos frères dans la foi seront touchés par la maladie, la souffrance, le mal-être. L'écoute, l'affection, la tendresse, la parole mais surtout celle dite à propos, pourront toujours faire partie des remèdes et du soutien à l'être aimé ou à l'inconnu que Dieu, Lui, connaît (Proverbes 16 : 24 ; 25 : 11).
En tant que chrétiens, Dieu nous donne en abondance Son pardon, Sa paix et Son amour (Jude verset 2). Faisons en sorte que cette écriture dans la seconde épître aux Corinthiens, chapitre 8 et versets 7 et 8 se reflète dans nos églises, et soit le miroir de nos cœurs : “Vous êtes des croyants, vous parlez très bien. Vous connaissez les choses de Dieu et vous êtes toujours prêts à agir. Vous avez de l'amour pour nous. Alors, pour ces dons, montrez-vous aussi très généreux” (version Parole de Vie). Soyons généreux dans notre compassion face aux souffrances de ce monde, ouvrons grande la main vers celui qui a besoin de notre écoute et de notre amour.
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