Pour mieux comprendre l'Apocalypse, il nous faut garder à l'esprit que ce livre est avant tout constitué de symboles. Par exemple, il y est question du Christ à cheval et brandissant une épée avec laquelle Il frappe les nations (Apocalypse 19 : 11-16). Cette image est symbolique à la fois d'un événement et de la puissance divine : le retour du Messie qui réduira à néant les forces du mal. Le Christ Lui-même, bien-entendu, n'est pas un symbole.
Les symboles du livre de l'Apocalypse sont souvent placés en opposition les uns aux autres. Ce recours aux comparaisons et aux contrastes est visible tout au long des chapitres. Au milieu du livre, par exemple, les puissances alliées à Satan, la bête et le faux prophète, sont confrontés aux représentants de Dieu et de Son Eglise sur terre. Le récit décrit deux ères de l'existence humaine qui s'opposent. Satan le dragon est l'adversaire sans scrupules de Dieu, et il domine sur le siècle présent (I Jean 5 : 19). Jésus-Christ Lui, l'Agneau de Dieu, règne sur un monde en paix, communément appelé le millénium.
L'Apocalypse dépeint deux modes de vie opposés. Deux symboles incarnent ces deux manières de vivre antagonistes. Une prostituée représente un groupe de gens séduits, fourvoyés par ce qui est appelé “la fornication spirituelle”. Cette expression fait référence aux alliances illicites qu'elle a contractées avec les chefs politiques. Un autre groupe de personnes suivent l'Agneau qui est Jésus. Ces personnes représentent la fiancée du Christ ; elle est spirituellement pure.
L'image d'une mégapole, Babylone la Grande, représente le système corrompu qui séduit le monde. L'Apocalypse établit un contraste entre cette ville infâme et la Nouvelle Jérusalem, pure et parfaite. Cette dernière représente l'assemblée éternelle de tous ceux qui sont fidèles à Christ.
Même la promesse du salut est représentée par des symboles tirés de notre monde terrestre. Ce type de symbolisme terrestre se retrouve dans les sept lettres aux Eglises situées en Asie. Par exemple, l'Eglise d'Ephèse se fait dire qu'elle est promise au salut par l'expression “le droit de manger de l'arbre de vie” (2 : 7). Il s'agit d'une métaphore signifiant le salut et la vie éternelle.
Norman Perrin souligne clairement cette structure symbolique et dualiste de l'Apocalypse où le domaine spirituel, l'Eglise et le système du monde (chacun pour sa part) se voient attribuer un rôle. Il écrit : “D'un côté, se trouve Dieu, le Pancréateur, qui, au summum de la puissance, règne sur tout (1 : 8). De l'autre côté se trouve Satan, le Dragon, qui a de la puissance, une grande autorité, ainsi qu'un trône (13 : 2). Allié de Dieu, se trouve l'Agneau de Dieu, immolé (5 : 6). A côté de Satan est la bête qui monte de la mer (13 : 1-2)… Tous les habitants de la terre sont répartis en deux groupes ; ceux qui ont le nom de Dieu écrit sur leur front et dont le nom est inscrit dans le livre de vie (3 : 5, 12 ; 7 : 3 ; 20 : 4 ; 21 : 27 ; 22 : 4) et ceux qui portent la marque de la bête qu'ils adorent (9 : 4 ; 13 : 8 ; 14 : 9-11 ; 16 : 2 ; 20 : 15). Il est aussi établi un contraste frappant entre la prostituée voluptueuse et parée de luxe, représentant Babylone, la ville terrestre des abominations (chapitre 17) et la Fiancée spirituellement pure de l'Agneau qui symbolise Jérusalem , la ville céleste du salut (19 : 7-8 ; 21 : 2, 9-11). Ce style littéraire (mettant en opposition deux entités contraires) reflète la tension qui existe entre le Royaume de Dieu et celui de César (11 : 15 ; 12 : 10 ; 16 : 10 ; 17 : 18)” (Jésus et le langage du Royaume, page 142).
Pour les habitants du monde occidental d'aujourd'hui, les symboles de l'Apocalypse peuvent paraître étranges et bizarres : du dragon à plusieurs têtes, aux deux bêtes effrayantes, en passant par une ville en forme d'un cube de 2.200 km de côté, sans oublier les marques sur les fronts et les têtes et une épée qui sort de la bouche d'un chevalier conquérant, etc...
Ces symboles ne paraissaient pas étranges pour les contemporains de Jean à qui était destiné le livre. L'Apocalypse se sert de mythes païens largement connus à l'époque, et de personnages types que l'on retrouve dans l'Ancien Testament et d'autres écrits juifs, et parfois même tirés à partir de croyances et de traditions des chrétiens à l'époque apostolique. En général, il était entendu que ces symboles représentaient des vérités spirituelles et des réalités historiques. Par exemple, dans le monde romain, à l'époque où Jean écrit, il y avait plusieurs histoires en rapport avec un dieu des cieux qui égorgea un monstre marin.
Dans l'Apocalypse, les symboles qui existaient déjà dans les mondes païen et juif furent réinterprétés à la lumière de l'expérience chrétienne. Ces symboles n'étaient pas des codes étranges limités aux seuls initiés. Nous pouvons certainement dire que les lecteurs savaient ce que ces symboles voulaient dire. Selon les propos de G. B. Caird :
“Il est presque sûr que les premiers lecteurs connaissaient cette sorte de langage symbolique et imagé utilisé par l'auteur. Que ces lecteurs aient été, dans le passé, Juifs ou païens, ils auraient lu le langage des mythes aussi facilement que nous lisons aujourd'hui le langage symbolique d'une saga politique. La plus grand partie de ce langage symbolique peut être comprise soit à la lumière de l'Ancien Testament ou des écrits apocalyptiques juifs, soit à la lumière de la littérature grecque et romaine, et d'inscriptions de l'époque ou de représentations sur des pièces numismatiques”(Black's New Testament Commentaries, “A commentary on the Revelation of St. John the Divine” 2nd edition, page 6).
Cela a du sens, si nous prenons en compte un certain genre d'illustration artistique d'ordre satirique. G.R. Beasley-Murray déclare que la bande dessinée illustrant la vie politique est “le parallèle contemporain le plus proche” des symboles apocalyptiques (The New Bible Commentary, Revelation, page 17).
Les illustrations de la vie politique contemporaine utilisent des stéréotypes. Beasley-Murray nous en donne certains exemples modernes : John Bull qui représente le tempérament britannique alors que l'Oncle Sam représente l'esprit des Etats-Unis. De même que le lion est le symbole de l'Angleterre, l'aigle, lui, est celui des Etats-Unis. Parmi les autres symboles, on peut compter l'ours qui représente la Russie et le dragon la Chine.
Souvent, ces illustrations politiques sont dessinées comme des caricatures. Beasley-Murray déclare : “Le plus souvent ces situations sont dépeintes de manière délibérément exagérée jusqu'au point d'être grotesque, afin que le message soit très clair” (The New Century Bible Commentary, Revelation, page 17). Le mot clé ici est “clair”. C'est ce que signifait les symboles de l'Apocalypse aux yeux des congrégations de Jean. Ils étaient clairs, simples et facilement compréhensibles. Beasley-Murray l’explique davantage :
“Les symboles par lesquels les instances politiques contemporaines, les puissances célestes spirituelles, et l'enfer dépeints dans l'Apocalypse étaient aussi traditionnels que les Anglais et le lion britannique, l'ours russe ou que le dragon chinois…ce qui apparaîtrait comme une image grotesque au lecteur moderne non-initié, parle avec éloquence aux Chrétiens de l'époque de Jean” (The New Century Bible Commentary, page 17).
Beaucoup connaissent l'oeuvre de George Orwell intitulée La Ferme des Animaux, dans laquelle les animaux ont le don de la parole. Le livre lui-même est une satyre politico-sociale sur les excès des dirigeants politiques et la fascination des faibles pour eux. Nous ne trouvons pas cet ouvrage étrange du fait que les animaux parlent. Nous savons que c'est symbolique. Nous comprenons aisément le sens des symboles d'Orwell, et nous l'apprécions. En fait, c'est en raison de la manière dont La Ferme des Animaux fut écrite qui en a fait une œuvre atemporelle de la littérature.
Il y a plusieurs enseignements que nous pouvons tirer. Premièrement, nous ne devrions pas considérer l'Apocalypse comme étrange ou bizarre. Le livre était probablement facile à comprendre, extrêmement intéressant et riche en signification pour les lecteurs de l’époque. Si nous pouvons nous mettre à leur place, cet œuvre biblique peut évoquer tout cela pour nous aussi.
Deuxièmement, nous ne devrions pas forcer le sens des symboles de l'Apocalypse sur la voie littéraire. Si le livre est une sorte de tableau du dessein de Dieu, il est beaucoup plus expressionniste ou impressionniste que réaliste. Par les propos de George Eldon Ladd : “L'Apocalypse ne transmet pas son message dans un style photographique précis, mais plutôt dans un style moderne d'art surréaliste de grande fluidité et d'imagination” (A Commentary on the Revelation of John, page 111). Ladd explique que les symboles de l'Apocalypse ne sont pas destinés à être des photographies de faits objectifs ; ils sont le plus souvent des représentations symboliques de réalités spirituelles quasiment inimaginables” page 102.
M. Eugene Boring explique cela ainsi : “Plusieurs des scènes décrites par Jean sont tout simplement impossible à illustrer. Non seulement elles ne peuvent être projetées sur un canevas ou un écran de cinéma, mais elles ne peuvent pas être représentées sur l'écran de notre esprit. La vision du Christ glorifié au chapitre 1, versets 12 à 16, par exemple, devient grotesque si on essaie de comprendre ce passage à la manière d'un reporter qui essaierait de relater dans un monde objectif ce que Jean vit réellement” (Interpretation : A Bible Commentary for Teaching and Preaching, Revelation, page 54).
En l'occurrence, Christ est dépeint comme parlant par une bouche de laquelle sort une épée à double tranchant. Si on tente de comprendre cette image anthropomorphique du Christ de l'Apocalypse, comme une représentation littérale de ce à quoi le Christ ressemble, ce portrait est, l'admettons, bizarre. Le portrait ne revêt un sens qu'une fois que nous comprenons que la description de Jean de l'épée est en fait un symbole de la puissance et de l'efficacité de la parole de Dieu (Hébreux 4 : 12 ; Ephésiens 6 : 17).
Toute la difficulté réside dans le fait de savoir jusqu'à quel point nous devons utiliser le langage littéraire ou le langage figuré. Quand Jean fait l'écho de la légende du retour de Néron des morts, jusqu'à quel degré littéralement parle-t-il ? Croyait-il que Néron n'était pas véritablement mort, qu'il ressusciterait ou qu'un autre paranoïaque prendrait sa place ?
Comprenons que différents symboles peuvent revêtir différentes significations. Par exemple, le symbole de “l'ours” peut simplement signifier la Russie. L'ours = Russie. A un niveau plus élevé, l'ours peut représenter le type de pouvoir politique au sein de cette même nation. Au troisième degré, l'ours qui représente déjà symboliquement un géant politique à la démarche lourde, peut représenter tous les empires qui lui ressemblent, sans exclure, peut-être, l'imposant ancien empire perse.
Le drapeau américain compte treize rayures et cinquante étoiles. Ces rayures et ces étoiles constituent le drapeau en lui-même. Mais ce drapeau est aussi un symbole représentant les treize colonies fondatrices, ainsi que les cinquante états qui composent la nation dont il est une représentation. Cela veut dire que lorsque nous voyons le drapeau, nous pensons immédiatement aux Etats-Unis. Mais le drapeau américain flottant au gré du vent, au cours d'une parade patriotique représente bien plus. Il symbolise un concept, une grande idée, la fierté d'être américain.
De la même manière, les symboles que nous trouvons dans le livre de l'Apocalypse peuvent posséder différents types et différents niveaux de signification et d'interprétation. Ces symboles ne sont pas de ceux qu'on appelle “sténo symboles”, c'est-à-dire ceux qui ne peuvent avoir qu'une seule et unique signification. Par exemple, si le symbole “ours” appartenait à cette catégorie (des sténo-symboles), il signifierait tout simplement le surnom d'une nation. Mais comme nous l'avons vu, le symbole de l'ours contient divers sens, à plusieurs niveaux.
Les symboles de l'Apocalypse restent ouverts à l'interprétation, jusqu'à un certain point, en ce sens qu'ils peuvent représenter plusieurs concepts ou idées. Par exemple, si la première bête de l'Apocalypse, chapitre 13, peut être identifiée comme étant la ville de Rome, à l'époque de Jean, cette explication laisse de la marge à d'autres interprétations. Le symbole “bête” peut également représenter l'empire romain, ou encore un individu très spécifique, tel que l'empereur Néron ou l'empereur Domitien. Le terme “bête” peut également représenter tous les empires humains qui oppriment les chrétiens.
G. B. Caird déclare à juste titre : “Il est erroné de dire que dans le livre de l'Apocalypse, le monstre est Rome, et il est encore plus erroné de dire que Rome pratique le culte de l'empereur. Le monstre est un phénomène qui est à la fois plus ancien et plus nouveau que César et que la grande ville est à la fois plus ancienne et plus moderne que Rome” (Black's New Testament Commentaries, “A Commentary on the Revelation of St John, the divine,” 2nd Edition, page 12).
Il nous faut comprendre que le livre de l'Apocalypse parle de concepts en rapport avec une réalité à venir dont nous n'avons aucune connaissance et avec laquelle nous n'avons aucune expérience directe. Ceci explique pourquoi l'auteur fait usage de symboles, et pourquoi ce livre peut laisser entrevoir des réalités terrestre et céleste à partir de termes extrêmement vagues.
Pour ne citer qu'un exemple, Dieu est dépeint comme étant assis sur un trône céleste. Le trône représente, symboliquement, pour nous qui sommes limités à un monde physique, la gloire et l'autorité universelles de Dieu. Il nous faut admettre que le symbole de ce trône est une bien piètre image de la suprématie universelle divine. Mais ne sommes-nous pas limités par notre propre langage humain ainsi que par notre connaissance limitée de l'Etre suprême ?
Certains commentateurs pensent que les symboles utilisés dans l'Apocalypse ne furent pas compris par les contemporains de l'apôtre Jean. Alors que nous pensons le contraire. Ces mêmes commentateurs affirment que Jean aurait utilisé un langage codé, de sorte que les passages décrivant le gouvernement romain, seraient interprétés correctement par les chrétiens, tout en demeurant secrets aux persécuteurs.
Toutefois, le lecteur moyen aurait pu facilement reconnaître les références faites à Rome. Par exemple, les Juifs, dans leurs écrits apocalyptiques considéraient Rome comme l'équivalent de Babylone. Il était également reconnu par tous que Rome était la ville construite sur sept collines. Les deux images, celle de Babylone et celle des sept collines sont mentionnées.
Si nous prenons pour acquis que la police romaine de l'époque était suffisamment instruite, il semble difficile de croire qu'elle se serait reconnue dans certaines descriptions faites par l'apôtre Jean. M. Eugene Boring souligne que la simple référence à Dieu ou au Christ en tant que Roi (Apocalypse 11 : 15) serait clairement apparu comme un écrit subversif aux yeux des autorités romaines.
En revanche, seulement une petite portion du contenu total de l'Apocalypse pourrait réellement s'appliquer à Rome. Donc, si Jean utilisa un genre littéraire symbolique pour confondre la police secrète romaine, pourquoi alors la quasi totalité du livre est-elle écrite sous forme symbolique et apocalyptique ?
Quelle que soit la réponse, l'intention de Jean est clairement spécifiée : c'est pour révéler, et non pour cacher. C. Eugene Boring souligne une fois de plus : “En référence au gouvernement romain, Jean ne voile pas à qui il fait allusion ; il écrit pour révéler la nature profonde de la puissance romaine, chose qui n'était pas du tout évidente pour plusieurs membres des Eglises de Jean” (Interpretation : A Bible Commentary for Teaching and Preaching, Revelation, page 55).
Nous devons nous rappeler à nouveau que le livre de l'Apocalypse ne fut pas écrit comme une attaque contre le monde extérieur. Ce livre fut écrit afin qu'on le lise dans l'Eglise, la communauté des saints. Le livre ne se préoccupe pas des réactions des non chrétiens.
Par contre, le livre n'est tout simplement pas une épître telle que Colossiens ou la première épître de Pierre. L'Apocalypse cherche à créer un monde symbolique pour ses lecteurs, tout en les y incluant. Le livre tente de créer dans leur esprit le même émerveillement que Jean lui-même éprouva lorsqu'il reçut la révélation. En langage moderne, nous pourrions dire que l'Apocalypse est une expérience de réalité virtuelle. Pour reprendre les mots de G. B.Caird : “Jean utilise ces allusions non comme un code, selon lequel chaque symbole demande une explication unique et exacte, mais il en fait usage à cause de leur puissance évocatrice et émotionnelle. Il ne s'agit pas ici d'art photographique. Son but est de faire retentir les échos de la mémoire et de l'association symbolique” (Black's New Testament Commentaries, “A Commentary on the Revelation of St John, the divine, 2nd Edition, page 26).
En conclusion, l'Apocalypse n'a pas pour but premier de satisfaire la curiosité du lecteur, en lui fournissant une information qui lui permettrait d'alimenter les spéculations au sujet des temps eschatologiques. Les symboles de ce livre visent à susciter une réaction positive de la part du peuple de Dieu ; une exhortation à demeurer dans la foi en Jésus-Christ comme Seigneur de la création, du monde et de l'Eglise.