Jésus a connu la solitude. Certes, Il aimait se retrouver seul pour prier Son Père pendant de longues heures, mais Il a aussi connu une autre solitude : celle qui atteignit son paroxysme sur la croix au Golgotha où Il vécut un double abandon, celui des hommes et celui du Père.
A travers les souffrances qu'ils ont vécues, les prophètes anciens comme Jacob, Joseph, Job, David ou Jérémie ont préfiguré cette solitude que Christ connaîtrait. Les Ecritures en ont fait l'écho : «Mes proches se tiennent à l'écart» (Psaumes 38 : 12) ; «Tu as éloigné de moi mes amis, tu m'as rendu pour eux un objet d'horreur […] mes intimes ont disparu» (Psaumes 88 : 9, 19) ; «Ne t'éloigne pas de moi quand la détresse est proche, quand personne ne vient à mon secours» (Psaumes 22 : 12) ; «Je ne suis plus à leurs yeux, qu'un inconnu» (Job 19 : 15).
Jésus était venu pour souffrir et pour donner Sa vie en rançon pour les hommes. Cette souffrance ne s'est pas résumée qu'aux seules dernières heures de Sa vie sur terre, mais elle a commencé à l'instant où Il a accepté de renoncer aux privilèges de Sa divinité pour n'en garder que l'essence. Comment traduire en termes de souffrance humaine ce passage de l'état de Dieu glorifié à celui d'être humain qui dépend de l'air et de la nourriture pour demeurer en vie ? Cette souffrance devait passer inexorablement par l'expérience amère de la solitude, puisqu'elle est le lot du genre humain depuis son origine.
Jésus-Christ en s'incarnant (Lui qui existait d'éternité en éternité, dans la plénitude de la communion trinitaire) se coupe de ce fait de cette parfaite harmonie qu'Il avait toujours connue, afin d'assumer la solitude dans laquelle l'homme s'est retrouvé après la chute originelle.
Pour qu'Il soit le souverain sacrificateur parfait et le médiateur idéal auprès de Dieu, il fallait que ce Jésus soit rendu en tout point solidaire de la condition humaine, mais sans toutefois pécher. «Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait devenir péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu» (II Corinthiens 5 : 21). Pour faire sortir les hommes de cette solitude spirituelle où ils s'étaient enfermés, Jésus a épousé notre propre solitude, comme une condition nécessaire à notre salut. Ainsi, Il a accepté volontairement d'être rejeté par Ses proches, ostracisé par une foule haineuse, trahi par ses propres amis, «Le berger a été frappé et les brebis se sont dispersées» (Marc 14 : 27) et en dernier lieu, coupé de Sa relation intime avec Son Père.
Solitude et…solitude : laquelle ?
A trois reprises Jésus-Christ a déclaré qu'Il n'était pas seul (Jean 8 : 16, 29; 16 : 32). Est-ce à dire pour autant que le Christ n'a jamais souffert de solitude ? Analysons brièvement ces trois déclarations, et notons que lors des deux premières fois, Jésus s'adresse aux pharisiens qui n'ont eu de cesse de nier Sa véritable identité. Quant à la troisième fois, le Christ parle à Ses disciples, quelques heures avant de les quitter, en disant qu'Il n'est pas seul. Cette troisième affirmation souligne aux uns comme aux autres, le fait qu'Il n'est pas qu'un simple homme motivé par des idées toutes personnelles, mais qu'Il est un avec le Père. Aux pharisiens qui Le traitent de possédé démoniaque (Jean 7 : 20 et 8 : 48) et de blasphémateur parce qu'Il se fait l'égal de Dieu, Jésus affirme que, contrairement à eux, Il ne tirait pas Sa gloire des hommes, qu'Il ne parlait pas de Son propre chef et qu'Il était venu au nom du Père. Jésus n'était pas seul car Il agissait avec le Père (Jean 5 : 17).
Jésus rassure Ses disciples qui allaient vivre les moments terribles de Sa passion en leur disant qu'Il ne cherche pas l'appui des hommes, mais qu'Il place Sa confiance en Celui qui Le ressuscitera. En fait, Il établit un contraste entre Lui et Ses disciples. Ces derniers, solidaires dans leur abandon du Maître, seront finalement dispersés «chacun de son côté» et se retrouveront seuls et isolés ; alors que Jésus, Lui, bien qu'abandonné par tous et donc seul au milieu des hommes, se retrouvera finalement (ré)uni au Père, grâce à Sa résurrection.
Par ces trois déclarations auxquelles nous nous sommes référés plus haut, Jésus évoque Sa nature «singulière» de Dieu incarné dans laquelle les pharisiens n'ont jamais cru, et dont les disciples ont douté jusqu'à Sa résurrection.
Il n'y a donc pas de contradiction entre le fait que Jésus-Christ déclare qu'Il n'était jamais seul alors qu'Il était souvent seul au milieu des hommes. Même seul au milieu des hommes, le Christ n'était pas seul puisqu' Il était accompagné de Son Père.
Il semble y avoir contradiction entre les trois déclarations faites aux pharisiens et aux disciples où Il déclare n'être jamais seul, et l'affirmation que nous faisons qu'Il a été souvent seul. Car les trois premières déclarations ont trait au monde physique et humain (pharisiens et disciples), alors que l'autre affirmation est du domaine spirituel et divin.
Mais il faut comprendre que le fait d'être un avec le Père ne sous-entend pas que Jésus ne pouvait pas souffrir pendant Son ministère : Il était venu expressément pour souffrir (Hébreux 2 : 10). Et c'est ce que les pharisiens n'ont pas voulu comprendre.
Les solitudes du Christ
1- La solitude que Jésus éprouva a pris plusieurs formes. «Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu» (Jean 1 : 11). Déjà, les circonstances de Sa naissance laissaient augurer qu'Il serait rejeté. Marie sa mère, sur le point d'accoucher, ne trouva pas l'hospitalité dans l'hôtel où elle s'était arrêtée avec Joseph : «Il n'y avait plus de place pour eux…» (Luc 2 : 7). Même dans le sein de Sa mère, le Sauveur n'était pas le bienvenu. Cela annonçait en quelque sorte le destin qui L'attendait, celui d'être rejeté par les personnes mêmes qu'Il était venu racheter. Marie a accouché seule dans des conditions sanitaires douteuses et sans le soutien de ses proches absents lors de ces circonstances. Et Jésus, nouveau-né, n'a pas reçu l'accueil qu'un enfant de Son rang aurait pourtant mérité. A plusieurs reprises, les Ecritures laissent transparaître la profonde affection que Jésus ressent pour les habitants de Jérusalem. Il aurait tant voulu les rassembler, comme une poule rassemble sa couvée (Luc 13 : 34). Ailleurs, Il est pris de compassion en voyant la foule désoeuvrée, languissante et abattue… «comme des brebis qui n'ont point de berger» (Matthieu 9 : 36). Et face à ce mur d'incrédulité, Jésus continue d'aimer alors qu'Il est seul dans Son amour.
En qualité de Dieu fait homme, Jésus était en quelque sorte «extra-terrestre» (c'est-à-dire hors normes humaines par Sa dimension spirituelle, Jean 8 : 23) donc seul, parmi Ses semblables. Il savait profondément qui Il était, et même s'Il était semblable aux autres hommes dans Son apparence, Il était fondamentalement différent d'eux. Différent par Sa nature de Dieu incarné, différent par Sa sainteté, par la connaissance de Sa mission et de Sa destinée.
2- Jésus a aussi connu la solitude de l'incompréhension. Déjà, adolescent, Il reprend Sa mère qui semblait avoir oublié qu'elle avait mis au monde un enfant spécial : «Ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père» (Luc 2 : 48-49). De même, à Ses disciples qu'Il considère véritablement comme Ses amis, Il laisse transparaître Son exaspération devant leur lenteur à comprendre : «Etes-vous, encore sans intelligence ?» ou «Jusqu'à quand vous supporterai-je ?» (Matthieu 17 : 17 ; Marc 8 : 17-21 ; 9 : 34 ; 10 : 38 et Luc 24 : 25).
Jésus les accueille dans Son intimité spirituelle, Il leur explique le sens des paraboles, Il les initie aux pouvoirs du Royaume, leur annonce d'avance les souffrances qui L'attendent et la gloire qui s'en suivra. Ses amis sont les témoins privilégiés de Sa puissance. Comme un véritable ami, qui donne Sa vie pour ceux qu'Il aime, Il se donne à eux sans réserve. Mais en échange, les disciples, encore trop pris dans leurs doutes, leurs ambitions personnelles et l'idée politique qu'ils se font de Lui, ne lui renvoient que méfiance et incompréhension.
La demande de Philippe, l'un des douze, qui sans doute s'exprime en leur nom, est dans ce sens très révélatrice. Malgré tout le temps passé avec Jésus, Philippe ose Lui demander de leur montrer le Père. «Tu ne m'as pas connu, Philippe !», lui répond le Seigneur (Jean 14 : 8). Jésus est seul car Il est seul dans la compréhension de Sa propre identité.
3- S'il y a amitié, et le terme n'est pas vain dans la bouche de Jésus-Christ, entre Lui et Ses disciples, elle est presque à sens unique (d'après Jean chapitre 13 verset 27, Jésus semble aussi compter Judas au nombre de Ses amis). Elle atteint ses limites dans le jardin de Gethsémané, la veille de Sa crucifixion. Jésus recherche auprès de Ses proches un appui et un réconfort, sachant que Son heure approche. A trois reprises, Il leur demande instamment de veiller et de prier avec Lui, parce qu'Il en appelle à leur amitié dont Il a besoin : «Mon âme est triste jusqu'à la mort ; demeurez ici et veillez avec moi». Mais Pierre et les deux fils de Zébédée s'assoupissent de fatigue et de tristesse (Matthieu 26 : 37-46 et Luc 22 : 40-46). S'ils sont témoins de la profonde angoisse qui s'empare de Jésus-Christ. On ne peut que constater leur impuissance à la partager avec Lui. Jésus est vraiment seul, une fois de plus.
Son heure est finalement arrivée. Au jardin de Gethsémané, en contrôle des événements, Jésus se laisse livrer entre les mains de Ses ennemis. Les disciples se dispersent et laissent Jésus entre les mains de Ses accusateurs. Il est toujours seul.
4- Dans la nuit qui précède Sa crucifixion, Jésus se retrouve à nouveau seul face à Ses juges et à Ses tortionnaires. Job l'avait annoncé dans sa prophétie : «Dieu me livre à la merci des impies, Il me précipite entre les mains des méchants» (Job 16 : 11). En cet instant même, une autre Ecriture prophétique s'accomplit : «Mes intimes ont disparu» (Psaumes 88 : 19), car de loin Ses disciples L'observent dans la peur et le reniement (Matthieu 26 : 75). Jésus est vraiment seul.
Ce que Jésus s'apprête à vivre, Il doit le faire absolument seul et Il le fera (Matthieu 27 : 46). Sur la croix, Jésus, le second Adam (Romains 5 : 12-20) est seul à comprendre la portée de Son sacrifice pour l'humanité. Par Son sacrifice parfait Jésus tire les hommes de leur solitude, et nous, qui étions éloignés, nous avons été rapprochés et réconciliés avec Dieu. Nous sommes devenus un avec le Père, comme Christ l'était durant Son ministère sur terre.