La solitude se définie à l'aune de la vie de chaque individu. Chaque solitude est unique et bien cloisonnée. Qu'elle soit ponctuelle ou chronique, elle nous atteint au hasard des circonstances de la vie.
On peut vouloir la rechercher comme on peut chercher à la fuir; c'est selon les aspirations, les craintes ou les besoins du moment.
Mauvaise solitude
S'il y a une bonne solitude qui est synonyme d'isolement, de tranquillité, de méditation et de paix, il y a aussi une autre solitude, la mauvaise, celle qui nous accable, et dont on veut se défaire comme d'une compagne embarrassante ; cette solitude est une émotion mal élevée, qui insiste pour rester à demeure, quand on souhaite la voir s'en aller. Elle rend mal à l'aise parce qu'elle est toujours là au mauvais moment ; elle est de trop. Cette solitude importune, elle agace, elle attriste, elle décourage, et elle ternit la beauté de la vie. Dans les cas extrêmes, elle peut même détruire et même tuer celui ou celle qui n'a pas su la maîtriser à temps.
La solitude est une sorte de présence de l'absence. C'est un état de manque, une lourdeur dans le cœur, une privation qui se manifeste par une attente mal définie, un mal-être invisible et indéfinissable. C'est le miroir de l'absence dans lequel on ne voit que soi.
La solitude, c'est être seul avec soi-même, et c'est en souffrir d'une manière ou d'une autre. C'est prendre pleinement conscience de l'absence de l'autre, de cet(te) autre, connu(e) ou inconnu (e). Cet état conscient cause douleur, mélancolie, attente, ennui, rêve et espérance. Etre seul, c'est n'être pas deux, et c'est refuser consciemment cet état de fait. La solitude, c'est être malheureux d'être seul.
L'homme ou la femme seul (e) n'accepte pas d'être isolé(e), d'être coupé(e) du monde entier, alors qu'autour de lui ou d'elle des millions d'autres hommes et de femmes sont aussi à la recherche de l'autre. La solitude, c'est l'impossibilité de toucher un autre que soi. Prendre conscience que tous ces êtres sincères n'arriveront probablement jamais à se rencontrer, alors que tous le désirent, c'est déjà être seul. Etre seul, c'est percevoir dans toute sa profonde acuité cette dérangeante réalité.
«Solidaritude » mortelle
Des millions de femmes et d'hommes ressemblent à ces marins perdus sur l'océan de la vie, sans eau douce à boire, alors que tant d'eau les entoure. On peut comprendre et concevoir que des millions de personnes se découragent et s'interrogent: pourquoi en est-il ainsi sur terre ? La réponse leur échappant, plusieurs décident d'en finir. Incapables de dominer cette affreuse émotion, certains décident de s'en séparer à tout jamais, et d'un seul coup, au moyen du suicide rapide. D'autres choisissent délibérément le suicide à petit feu, se faisant mourir, cellule par cellule, parcelle par parcelle, morceau par morceau et de manière programmée, lentement mais sûrement, au moyen de l'alcool, du tabac, et de la drogue. D'autres encore, plus «déconnectés» dans leur découragement, naviguent sur le Web et font connaissance avec des internautes atteints du même mal, et ensemble, d'un commun accord, décident de passer à trépas, accompagnés de quelques autres «solinautes», histoire de ne pas mourir seuls.
Dans son édition du 16 octobre 2004, Le Monde titrait : «Une série de suicides» via le Net «met en émoi le Japon», et l'auteur de l'article de conclure ainsi : «Ces suicides collectifs reflètent assurément l'extrême du mal-être ressenti par une minorité de la jeunesse japonaise. Est-il plus prononcé qu'ailleurs ? Isolés, hantés par un sentiment d'absence de sens à donner à leur vie, ces jeunes entrent en contact sur le Web où se sont multipliés les sites en vue de trouver des partenaires à un suicide collectif. Ils n'ont sans doute alors qu'un vague désir de mettre fin à leurs jours. Mais dans le partage de leur désespoir et de leur solitude s'impose progressivement à eux l' «évidence» de se tuer avec un ou plusieurs compagnons de détresse : pour la première fois, ils ont le sentiment de partager quelque chose, d'être entendus, d'avoir noué une relation ; à eux ou à plusieurs, soulignent les psychiatres, le pas fatidique leur semble plus facile à franchir».
Nous assistons là à un nouveau phénomène qu'on pourrait nommer «solidaritude». Solidarité dans la solitude au point d'aller ensemble vers la mort acceptée. Solidaritude négative, il faut en convenir.
Il y a aussi la solidaritude dans les malheurs qui frappent sauvagement la planète. Face à la tragédie d'un tsunami apocalyptique, un élan de généreuse solidarité se manifeste spontanément. Des millions d'inconnus accourent et viennent secourir des millions de naufragés abandonnés à leur misère, à leur deuil, à leurs angoisses. Tout l'argent du monde ne pourrait pas effacer la solitude du cœur qui accable les survivants de telles catastrophes. Leur propre malheur est unique, différent, intraduisible. Mais ce qui réconforte tous ces miséreux c'est la pensée que des inconnus vivant au bout du monde sont sortis de leur solitude pour tendre la main à d'autres inconnus esseulés et démunis. Nous parlons là de solidaritude positive. Mais nous parlons quand même de solitude, car nous voudrions être présents et offrir tellement plus qu'un peu d'argent. Nous aimerions regarder dans les yeux, toucher du regard, prendre la main, sourire, encourager face à face, nourrir de main à bouche, directement. Mais cela est impossible. Deux solitudes n'auront été brisées que l'instant d'un cataclysme. Souvent, la solitude demeure dans la solidaritude.
Causes et solutions possibles
Pourquoi tant de personnes souffrent-elles de solitude ? Sans donner toutes les réponses à cette question, il est possible d'analyser le problème, et partant, d'y remédier un tant soi peu.
Certaines gens souffrent de solitude parce que les circonstances de la vie les y ont contraints. C'est le cas des sourds, des muets, des aveugles. Pour ces personnes la vie est mal faite. Toutes souffrent d'une forme de solitude liée à leur handicap. L'absence d'un, ou de deux, ou de trois moyens de communication crée une solitude de fait, à laquelle on ne peut pallier que partiellement.
Le sourd est isolé par les paroles et les sons qu'il n'entend pas. Le muet l'est par les paroles qu'il ne prononce pas, alors que l'aveugle, accompagné de sa canne, est seul, terriblement seul, car pour lui rien ne se voit et tout n'existe que dans sa tête, ses yeux ne voient qu'en dedans, mais l'extérieur, il ne le voit pas.
La personne sourde-muette-aveugle vit dans la solitude absolue, ou presque. Le seul contact physique avec le monde extérieur lui est fourni par le sens du toucher et celui du goûter. Elle ne peut vraiment sortir de sa solitude que par l'esprit et le cœur. Or, l'esprit et le cœur sont donnés à l'homme pour qu'il puisse entrer en relation avec Dieu et avec son prochain. Sortir de la solitude, c'est entrer en contact avec Dieu ou avec un autre être humain.
Pour un grand nombre de personnes, la solitude peut être une malédiction, une chose maudite comme la terre sur laquelle nous marchons (Genèse 3 : 17) ; il faut bien la qualifier ainsi puisque Dieu a dit qu'il n'était pas bon pour l'homme d'être seul (Genèse 2 : 18). S'il n'est pas bon pour l'homme de ne pas être accompagné, c'est que la solitude peut lui être néfaste. La solitude n'est pas que l'isolement social, elle est aussi et surtout l'isolement du cœur, qui lui, est d'ordre spirituel. La solitude, on le voit bien, est l'absence d'intimité avec une personne que l'on aime et qui nous aime.
Dieu est généreux en amour. Il se donne totalement. Il donne Sa vie parce qu'Il aime les humains. Le Père n'a pas honte de nous appeler Ses enfants, car nous le sommes. Nous Lui appartenons et Il est notre Dieu et notre Père. Dans cette relation intime, la solitude n'existe pas.
La non-solitude de Dieu
Nous voyons que la solitude est l'absence de relation physique, affective, spirituelle, avec une autre personne. Le Dieu qui a décidé qu'il n'était pas bon pour l'homme d'être seul, nous apprend qu'Il n'est pas seul dans Son éternité. Dieu se révèle à l'homme comme étant Un et Unique. Mais dans Son essence, Dieu existe en tant que Père, et aussi en tant que Fils, et en tant que Saint-Esprit. Dieu, dans Son être, n'est pas seul. Il est trinitaire par nature, et les trois hypostases qui constituent Sa substance et la totalité de Son être sont à la fois, et éternellement, constitutifs de ce qu'Il est. «Je suis celui qui suis», l'Eternel, le Présent.
Celui qui s'appelle «Je suis» (Exode 3 : 13-15) n'est donc jamais seul en Lui-même. Il se rencontre avec les humains (Exode 29 : 43 ; 30 : 6, 36), au point d'être un avec le Fils et avec Ses enfants, et plus encore, au point d'être dans le Fils, comme le Fils est dans le Père et Il se parle et se laisse supplier (Romains 8 : 26). Il est en relation éternelle avec l'Autre, qui est l'Autre partie de Lui-même au plan divin, et l'autre partie de Lui-même au plan humain et Il se glorifie en Lui-même (Jean 13 : 32), L'apôtre Jean explique cette relation de non-solitude qui unit Dieu en Lui-même, et Dieu avec les hommes : «Ce n'est pas pour eux seulement que je prie, mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et comme je suis en toi, afin qu'eux aussi soient un en nous… comme nous sommes un, moi en eux, et toi en moi, afin qu'ils soient parfaitement un...» (Jean 17 : 20-23), comme s'ils formaient une seule chair avec Dieu, au moyen de l'Esprit.
Appartenir à Dieu
Puisque que Dieu a créé (de manière unique, car seuls les hommes, contrairement aux autres créatures, ont été ainsi créés) l'Homme à Son image et à Sa ressemblance, nous pouvons en déduire qu'Il a prévu que celui-ci vive accompagné, c'est-à-dire en compagnie, en relation avec ses semblables et avec son Dieu. Il n'est donc pas étonnant de retrouver dans la bouche de Dieu autant d'exhortations incitant les hommes à la réciprocité de sentiments dans la paix et l'amour des uns envers les autres. L'expression «les uns les autres» revient régulièrement tout au long du Nouveau Testament, soulignant de ce fait l'importance du relationnel qui doit exister comme mode de vie, non seulement entre les chrétiens mais entre tous les hommes.
L'interdépendance positive, respectueuse et aimante est l'avenir de l'homme La solitude chronique ne pourrait que le conduire à sa perte. S'entr'aimer d'un amour sincère ouvre une voie sûre vers le monde à venir. Cette connaissance donne tout son sens à la vie, et celui qui aime vraiment ne souffre jamais de solitude.