La solitude positive
Gérard Stevenin
 

Mais oui, on peut être seul alors qu'on est entouré de gens qui se démènent, qui se bousculent, qui parlent haut et fort, tout simplement parce qu'on ne se sent pas concerné par eux. Ce qu'ils sont, ce qu'ils font, peu importe, on se fraye un chemin dans la foule et on passe. Les trains de banlieue parisiens en sont la démonstration. Prendre un train vers dix-huit heures à la gare Saint-Lazare est souvent un véritable exploit ; les voyageurs se pressent les uns contre les autres dans des wagons où toutes les places assises ont été prises d'assaut. Debout, face à face, nez à nez, les passagers vont devoir se voir sans se regarder le temps d'arriver à destination. L'atmosphère est lourde et les odeurs tenaces. Il est à peine possible de bouger tant les gens sont serrés les uns contre les autres ; on espère que le voisin n'engage pas la conversation parce qu'on a rien à lui dire et qu'on n'a pas envie de lui répondre. D'ailleurs, personne ne parle. Chaque individu est seul, isolé dans la foule qui l'entoure. Le train ralentit, les visages semblent s'éclairer et se détendre.

Le train s'arrête. Les portes s'ouvrent. La cargaison humaine se déverse précipitamment sur le quai. Enfin seul ! Oui, vraiment seul. On peut bouger, sentir passer le vent sur son visage moite. Il y a dans une telle situation comme une sensation de liberté retrouvée.

La foule, qu'elle soit enfermée dans un wagon, ou grouillante sur un trottoir, est toujours pour moi une sorte d'étourdissement. J'aime être en compagnie, même agitée, mais il faut impérativement que je puisse compenser par un refuge dans l'isolement et le silence.

Il m'arrive souvent de parcourir quelques kilomètres à pied dans la campagne environnante ou dans la forêt proche. Peu importe le côté vers lequel je me tourne, je vois la véritable vie, celle qui restaure, celle qui explique, celle qui me permet, à partir de ce que je croyais être rien, de mieux comprendre qui je suis réellement. Je provoque un arrêt sur image. Le calme est si profond que je plonge dans le silence et je me rapproche de l'inaudible. Tout ce que je ne regardais pas devient perceptible et tout ce que je n'écoutais pas le devient également.

La nature est remplie de toutes sortes de petites choses que la plupart du temps on ne prend pas le temps de regarder ou d'écouter. Le chant d'un oiseau que l'on distingue comme pour la première fois, les traces d'un chevreuil dans la boue proche de la mare où il est venu se désaltérer. Eh oui ! La vie est là. Elle se révèle à mes yeux étonnés. J'entre en apnée dans le monde du silence, le vrai, celui qui me rapproche de l'intouchable. Ce que je cherche est à portée de main. La nature s'offre à moi et me fait entrer dans une profonde méditation. Je sais que je me rapproche de l'inexprimable. Je m'immerge complètement, pour un temps, dans l'immensité de ce que je ne percevais pas. Je prends réellement conscience de la présence de Dieu Architecte et Créateur. J'expérimente la «solitude positive».

La solitude positive est une solitude qui libère et qui rapproche de l'essentiel. Cette solitude là, permet de comprendre qu'on n'est, en fait, jamais seul. Que l'on soit devant la mer, en forêt, sur la montagne ou dans le désert, on n'est jamais seul. Quand bien même serait-on éloigné de toute vie, on baigne toujours dans l'absolu de la présence du divin. Par la pensée, on entre en osmose avec le précieux, le sacré intouchable mais présent. C'est une immersion totale de l'esprit. Le monde des humains s'efface, le temps de laisser paraître le monde divin.

La solitude positive a ce grand avantage qu'elle est désirée par celui qui la pratique. Volontairement limitée dans le temps, elle incite fortement à retourner rapidement vers l'autre pour partager et transmettre l'expérience que l'on a vécue. Elle permet d'accueillir les bras grands ouverts, celui ou celle dont on s'est éloigné, de l'apprécier et de l'aimer davantage.

Jésus s'est souvent mis à l'écart de la foule. Il prenait volontairement du recul par rapport à Son entourage, même avec Ses disciples. Il s'éloignait chaque fois qu'Il voulait se sentir plus proche de Son Père. Ses prières, selon le récit de l'apôtre Jean, témoignent d'une profonde méditation solitaire, tout en restant en contact avec ceux qui Le suivaient et L'écoutaient.

Sachant que la solitude profonde peut avoir de multiples causes, il n'en demeure pas moins que certains remèdes sont à la portée de tous. Par exemple, ceux qui souffrent de solitude profonde ne pourraient-ils pas réfléchir à ces paroles d'un auteur inconnu qui a écrit à un mot près : «Que c'est triste la vie, quand on cherche une main que l'on ne vous tend pas.» ? Ne pourrait-on pas, en revanche, également dire : «Que c'est triste la vie quand on refuse la main que l'on vous tend.» ? Car il y a une grande différence entre vivre la solitude positive et vivre la solitude négative. Cette dernière sous-entend que vivre en solitaire n'est pas vivre en solidaire. La solidarité, c'est le partage des joies et des peines. Même seul, il est souvent possible de se tourner vers son prochain, de lui tendre la main, de lui dire quelques mots. Il y a une démarche volontaire à accomplir qui consiste à aller vers l'autre le temps d'un sourire ou d'un geste amical. Il ne faut pas perdre son temps et attendre que ce soit l'autre qui vienne vers soi.

Lorsque Jésus s'est séparé de Ses disciples avant de remonter au ciel rejoindre Son Père, Il leur promit qu'ils ne seraient jamais seuls : «Voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde» (Matthieu 28 : 20).

Cette promesse est également pour nous tous, pour peu que nous nous tournions vers Lui, et que nous saisissions Sa main. Alors la solitude n'est plus un isolement dans l'indifférence ; elle devient l'énergie qui permet de vivre en toute sérénité avec, et au milieu des autres.
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