La reconnaissance de pouvoir donner
Dominique Alcindor
 

La reconnaissance se définit comme l'expression de gratitude ou d'appréciation envers un bienfaiteur. On pense le plus souvent qu'elle doit être exprimée par celui qui est bénéficiaire d'un don, d'un service ou d'une faveur. En général, nous sommes reconnaissants d'avoir reçu quelque chose d'un autre. La politesse nous demande de l'exprimer ; c'est normal qu'il en soit ainsi.

Cependant, les Ecritures nous montrent une autre voie par excellence. En partant d'un passage de l'épître aux Hébreux, nous découvrirons ensemble un autre aspect de la reconnaissance, celui qui repose sur la grâce : la reconnaissance de donner.

Un Dieu reconnaissant

En écrivant : “Car Dieu n'est pas injuste pour oublier votre travail et l'amour que vous avez montré pour son nom, ayant rendu et rendant encore des services aux saints” (Hébreux 6 : 10), l'auteur encourage les chrétiens hébreux à persévérer dans le zèle et l'amour, et à rester diligents dans la charité chrétienne, alors que certains d'entre eux se décourageaient ou se relâchaient.

L'argument auquel l'auteur recourt est de dire que Dieu est témoin de leurs œuvres et de leur amour pour Son nom, qu'Il en tient compte et qu'Il s'en souviendra le moment venu. Dieu n'est pas injuste pour faire fi de leur labeur. L'oubli n'est-il pas le propre de l'ingratitude ? Rappelons-nous le récit de ces dix lépreux que Jésus guérit alors qu'Il les avait envoyés au temple. Se voyant guéri, un seul rebrousse chemin pour exprimer sa gratitude envers Jésus (Luc 17 : 14-15). Les neuf autres n'ont-ils pas été oublieux ?

Dieu n'est pas oublieux. Bien au contraire, Il est reconnaissant, c'est Sa nature même. Quelle ironie de qualifier Dieu de reconnaissant ! Puisque Dieu est à l'origine de tout, que rien n'existe sans Lui, et que personne n'est au-dessus de Lui, envers qui donc peut-Il se montrer reconnaissant ? Envers nous Ses créatures, tout simplement. L'ironie réside dans le fait d'avoir un Dieu qui possède toute chose, qui est à l'origine de tout, et qui est reconnaissant envers nous. Car nous avons tout reçu de Lui, y compris l'amour et la vie en Christ qui nous permettent de Lui être agréables ! C'est un peu comme un parent reconnaissant envers son enfant qui lui a prêté une dizaine de centimes d'euros pour le dépanner, alors que ce parent remet chaque mois à son enfant plusieurs dizaines d'euros d'argent de poche !

L'amour et le travail dont font preuve les chrétiens hébreux ne peuvent que résulter du fruit de l'Esprit-Saint en eux. Et puisque c'est le cas, pourquoi l'homme en tirerait-il gloire ? Si œuvres il y a, elles ne peuvent être que celles préparées d'avance pour le chrétien tel qu'en fait mention l’apôtre Paul aux Ephésiens (2 : 8-10) ! Le prophète Esaïe le disait bien : “Eternel, tu nous donnes la paix ; car tout ce que nous faisons, c'est toi qui l'accomplis pour nous” (Esaïe 26 : 12). Le seul amour véritable que nous ayons vient de Dieu et de l'Esprit-Saint (Romains 5 : 5).

Et pourtant, en formulant les choses ainsi, l'auteur du livre aux Hébreux nous révèle l'humilité du Père qui s'efface devant Ses propres créatures en ne revendiquant pas la paternité de leurs bonnes œuvres ou de leur amour. Ce passage nous apprend que Dieu est reconnaissant envers nous parce que nous exprimons de l'amour envers notre prochain, amour dont Il est Lui-même l'Initiateur.

L'ironie de cette révélation ou de ce paradoxe est le fait que même si Dieu n'a besoin de rien, qu'Il n'est tributaire de personne, Il n'en est pas moins un Dieu reconnaissant. Cela nous montre que la reconnaissance est une vertu divine puisqu'elle caractérise le Père. Et donc, comme tout fruit de l'Esprit, il se développe dans le cœur de chacun, indépendamment du comportement des autres à notre égard. Autrement dit, je deviens reconnaissant parce que Dieu est reconnaissant, et non pas parce que j'ai reçu de mon prochain quelque chose qui me donne l'occasion d'être reconnaissant. Loin de ne s'exprimer que ponctuellement, la reconnaissance, comme vertu divine, est une dimension du cœur permanente qui se développe au fur et à mesure de notre sanctification.

Si pour nous, la reconnaissance ne se résume qu'à ce rapport entre le bienfaiteur et le bénéficiaire, où la gratitude est exprimée par celui qui a reçu de l'autre, et si nous appliquons ce principe à Dieu, cela soulève une interrogation. En effet, si Dieu est reconnaissant, Il ne peut l'être que vis-à-vis d'êtres qui Lui sont inférieurs et qui Lui sont débiteurs. Dieu n'a jamais rien reçu de qui que ce soit. Nous découvrons ainsi cet autre aspect de la reconnaissance, le plus gracieux : la reconnaissance de donner. C'est la voie par excellence ! La seule position qui revient par nature à Dieu est celle de donneur ou de bienfaiteur. L'apôtre Paul le dit bien : “Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te glorifies-tu comme si tu ne l'avais pas reçu ?” (I Corinthiens 4 : 7). Et l'apôtre Jacques d'ajouter : “Toute grâce excellente et tout don parfait descendent d'en haut, du Père des lumières…” (Jacques 1 : 17).

La reconnaissance de Dieu

L'apôtre Jean relate le récit bien connu de la résurrection de Lazare (Jean 11). Une fois rendu au sépulcre, et en présence de la foule qui attendait de voir ce qu'Il allait faire, Jésus leva les yeux au ciel et rendit grâces au Père. Communément, on rend grâces après avoir reçu quelque chose. Rendre grâces signifie être reconnaissant. Or Jésus est reconnaissant au Père de ce qu'Il L'exauce toujours. Avant même d'ordonner à Lazare de se lever (comme si un mort pouvait entendre !), Jésus savait d'avance qu'Il serait exaucé. Cependant, Sa reconnaissance ne concerne pas seulement le fait que le Père L'exaucera. Jésus Lui est aussi reconnaissant du fait, qu'à travers ce miracle, le Père Lui “offre l'occasion” de Le glorifier. Jésus n'a jamais cherché Sa propre gloire. Il S'est manifesté comme Celui par lequel la gloire de Dieu s'exprime. Jésus est reconnaissant de donner.

L'apôtre Jean ne nous dit rien sur la réaction de Lazare envers Jésus, lorsqu'il revint à la vie. Pourtant une telle circonstance se serait bien prêtée pour illustrer la reconnaissance d'une personne qui bénéficie d'une faveur. S'est-il jeté dans les bras du Seigneur, rempli de reconnaissance ? Probablement ! Mais, Jean n'en parle nullement. Ce que Jean préfère plutôt relater c'est l'approche de Jésus.

Lazare était le bénéficiaire, il lui revenait donc d'exprimer sa reconnaissance. Jésus par contre était le bienfaiteur. C'est pourtant Lui qui exprima Sa gratitude. Jésus est reconnaissant de pouvoir donner et de rendre gloire au Père. Lazare Lui en a donné l'occasion. Notre prochain qui est dans le besoin représente donc l'occasion que Dieu nous offre d'exercer envers quelqu'un l'amour qu'Il nous a donné. La parabole du bon samaritain en est une illustration.

Jésus est reconnaissant envers le Père qui ultimement est le Bienfaiteur de tous. Bien qu'Il soit Dieu dans la chair, Jésus nous démontre ici qu'Il ne cherche jamais Sa propre gloire mais plutôt celle du Père. En Lui rendant grâces, Jésus démontre qu'Il reconnaît que le Père est à l'origine de tout ce qu'Il peut accomplir pendant Son ministère terrestre. Il ne S'attribue pas la paternité de Ses œuvres. N'a-t-Il pas dit: “Le Père qui demeure en moi, c'est Lui qui fait les œuvres” (Jean 14 : 10) ?

Par Son exemple, Jésus nous enseigne la leçon fondamentale de la reconnaissance : il nous faut apprendre à être reconnaissants en premier, non pas de ce qu'on reçoit mais de ce que, en Christ, Dieu nous permet d'être les véhicules par lesquels Son amour s'exprime envers notre prochain. Nous ne recherchons pas notre propre gloire, comme si nous étions bons par nous-mêmes. Jésus le dit bien à l'homme riche qui voulait connaître la voie de la vie éternelle : “Un seul est bon !”. Vu sous cet angle, nous comprenons maintenant que notre attente de reconnaissance ne se justifie pas, à moins que, à travers cette attente, nous ne recherchions un moyen pour valider “nos” propres œuvres. Ce qui importe le plus, c'est d'être reconnaissant d'avoir pu donner. Si c'est Dieu qui nous permet d'aimer avec Son amour, (le seul amour valable) et de servir avec Sa force, pourquoi attendre de la gratitude des personnes que nous servons comme si nous en étions à l'origine ? Si cette gratitude n'est pas exprimée, qu'importe !

La reconnaissance de l'assistance aux saints

Les chapitres 8 et 9 de II Corinthiens nous parlent de personnes reconnaissantes envers Paul d'avoir pu participer à la collecte de biens destinée à subvenir aux besoins des frères de Jérusalem qui souffraient d'une famine. Paul souligne leur attitude de profonde générosité : malgré leur pauvreté et les tribulations par lesquelles elles-mêmes passaient, elles ont supplié Paul de participer à cette grâce. Dans le contexte, Paul montre que le regard des Thessaloniciens était original ; ceux-ci la percevaient comme une grâce, une faveur qui leur était faite de donner. Paul présente les Macédoniens comme des exemples dont les Corinthiens feraient bien de s'inspirer. Les Corinthiens fortunés s'étaient engagés verbalement à donner. Pourtant, ils n'étaient toujours pas passés à l'acte lorsque Paul les retrouve.

“Car le secours de cette assistance non seulement pourvoit aux besoins des saints, mais il est encore une source abondante de nombreuses actions de grâces (eucharistia, en grec) envers Dieu” (II Corinthiens 9 : 12). Ces actions de grâces ne sont pas seulement exprimées par ceux qui ont bénéficié de la collecte. Les Macédoniens, aussi sont heureux (reconnaissants) d'y avoir participé. Là encore, la reconnaissance est exprimée par des personnes qui se trouvent en position de donner. Avec le peu qu'elles avaient, après s'être données à Dieu, elles Lui ont permis de multiplier leur don. Il en a résulté une abondance d'actions de grâces dirigées vers le Père.

La conclusion du chapitre est intéressante (verset 15) : “Grâces soient rendues à Dieu pour son don merveilleux”. La leçon pour nous est celle-ci : c'est Dieu qui nous permet de donner. Il donne à l'un comme à l'autre l'amour pour venir en aide aux frères. Paul reconnaît que le Père est à l'origine de toute grâce. Là encore, tout comme dans l'épisode de Lazare, Paul ne dit rien sur la réaction des frères de Jérusalem, mais il fait plutôt une description de l'attitude des donneurs, les Macédoniens, qui expriment leur reconnaissance d'avoir pu donner par cette heureuse circonstance.

La multiplication des pains, la reconnaissance de Jésus

Jésus exprime la reconnaissance véritable envers Son Père dans le contexte de la multiplication des pains qui se passe à l'approche de la Pâque. Le Seigneur voulait nous montrer par là, qu'Il était l'incarnation de la grâce du Père. En nourrissant la foule à partir des cinq pains et des deux poissons, Jésus préfigurait de cette façon, la véritable nourriture spirituelle que Son sacrifice apporterait à une humanité en mal de rédemption. En rendant grâces à Son Père, avant d'opérer le miracle (tout comme Il l'avait fait avec Lazare), Jésus Lui exprime Sa gratitude. De quoi Lui est-Il reconnaissant exactement ? De Lui avoir donné un corps pour servir de véritable pain pour racheter les hommes, corps destiné à être rompu quelques jours plus tard (comme le pain) au Golgotha. Christ, en s'adressant au Père, Lui dit qu'Il Lui avait formé un corps pour accomplir Sa volonté (Hébreux 10 : 5), c'est-à-dire de servir d'offrande.

Reconnaissance et grâce sont liées ; “reconnaissance” de ce que Dieu a fait pour nous en Jésus-Christ ; et “grâce”, parce qu'elle seule peut traduire la relation d'un être qui a tout, et qui n'a besoin de rien, et qui se penche sur le sort de Ses créatures, par amour.

Le fondement de la reconnaissance est celui de pouvoir donner sans rien espérer en retour : c'est la grâce. C'est la meilleure voie parce que “mon amour” n'est pas conditionné à un témoignage de reconnaissance de la part de quelqu'un. Luc 6 : 34 dit : “Et si vous prêtez à ceux de qui vous espérez recevoir [de la reconnaissance, par exemple], quel gré vous en saura-t-on ?” Si le fait de recevoir de la reconnaissance de ceux que j'aide conditionne mon amour, quelle en est la qualité ? L'exemple des Macédoniens illustre ce principe : ils ont donné, en trouvant une joie profonde de pouvoir le faire. Certes, cela peut être une source de profond découragement que de servir en recevant rarement, voire jamais, des paroles de gratitude. Mais même dans ces cas-là, Dieu a une façon très personnelle de nous réconforter et de nous fortifier pour nous éviter de sombrer dans le découragement.

Dans Matthieu chapitre 20, versets 1 à 10, il est question de la parabole des ouvriers de la dernière heure. Un employeur a embauché divers ouvriers à des moments différents de la journée de travail. La journée de travail prenant fin, le moment de la paie arrive. La catégorie d'ouvriers embauchés en fin de journée, à la onzième heure, reçoit chacun un denier. Puis se présentent les hommes embauchés en début de journée, croyant recevoir plus, mais ils perçoivent la somme d'argent convenue et repartent déçus ! Lesquels furent les plus reconnaissants envers leur employeur ? Les premiers arrivés ou bien les derniers ? D’après le récit, les premiers embauchés semblent être repartis avec de l'amertume dans le cœur et les derniers avec de la joie. Pourquoi cette attitude des premiers ? Parce que leur attente fut déçue. Ils ne comptaient pas sur la justice et l'équité de l'employeur. S'ils n'avaient pas été témoins que les derniers ouvriers avaient reçu le même salaire qu'eux, ils seraient repartis tout heureux. Ils s'attendaient à une reconnaissance concrétisée par le salaire, à la hauteur de leur peine certes, mais surtout en comparaison avec les autres travailleurs.

Dans la parabole des brebis et des boucs, nous pouvons nous poser la même question. Les injustes que Jésus mit à l'écart se sont empressés de se justifier ; ils Lui rappelèrent leurs bonnes œuvres ; ils en attendaient une certaine reconnaissance (le salut). Les justes, par contre, n'en avaient gardé aucun souvenir. Leur amour avait été désintéressé. Ils n'avaient aucune conscience que l'assistance et l'aide qu'ils avaient prodiguées aux autres revenaient à le faire à Jésus Lui-même. La reconnaissance que l'on attend de l'autre peut aussi être assimilée à une validation de nos œuvres (Matthieu 25 : 31-46).

Si “Dieu n'est ni pas injuste pour oublier” notre labeur et notre amour, à plus forte raison, nous aussi, simples humains, ne devrions-nous pas nous souvenir d’être reconnaissants envers Dieu pour reconnaître Son œuvre et Son amour dans notre vie et dans celle de notre prochain.

Soyons reconnaissants certes, lorsque quelqu'un nous rend service. Sachons exprimer notre sincère gratitude en toute chose et en tout temps, mais avant tout, soyons reconnaissants de pouvoir donner.

Nous donnerons ainsi de manière désintéressée, sans même espérer un merci en retour. La reconnaissance de pouvoir donner est la voie de l’amour divin par excellence.

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