La reconnaissance se définit comme l'expression
de gratitude ou d'appréciation envers un bienfaiteur.
On pense le plus souvent qu'elle doit être exprimée
par celui qui est bénéficiaire d'un don, d'un
service ou d'une faveur. En général, nous
sommes reconnaissants d'avoir reçu quelque chose
d'un autre. La politesse nous demande de l'exprimer ; c'est
normal qu'il en soit ainsi.
Cependant, les Ecritures nous montrent une autre voie par
excellence. En partant d'un passage de l'épître
aux Hébreux, nous découvrirons ensemble un
autre aspect de la reconnaissance, celui qui repose sur
la grâce : la reconnaissance de donner.
Un Dieu reconnaissant
En écrivant : “Car Dieu n'est pas injuste
pour oublier votre travail et l'amour que vous avez montré
pour son nom, ayant rendu et rendant encore des services
aux saints” (Hébreux 6 : 10), l'auteur encourage
les chrétiens hébreux à persévérer
dans le zèle et l'amour, et à rester diligents
dans la charité chrétienne, alors que certains
d'entre eux se décourageaient ou se relâchaient.
L'argument auquel l'auteur recourt est de dire que Dieu
est témoin de leurs œuvres et de leur amour
pour Son nom, qu'Il en tient compte et qu'Il s'en souviendra
le moment venu. Dieu n'est pas injuste pour faire fi de
leur labeur. L'oubli n'est-il pas le propre de l'ingratitude
? Rappelons-nous le récit de ces dix lépreux
que Jésus guérit alors qu'Il les avait envoyés
au temple. Se voyant guéri, un seul rebrousse chemin
pour exprimer sa gratitude envers Jésus (Luc 17 :
14-15). Les neuf autres n'ont-ils pas été
oublieux ?
Dieu n'est pas oublieux. Bien au contraire, Il est reconnaissant,
c'est Sa nature même. Quelle ironie de qualifier Dieu
de reconnaissant ! Puisque Dieu est à l'origine de
tout, que rien n'existe sans Lui, et que personne n'est
au-dessus de Lui, envers qui donc peut-Il se montrer reconnaissant
? Envers nous Ses créatures, tout simplement. L'ironie
réside dans le fait d'avoir un Dieu qui possède
toute chose, qui est à l'origine de tout, et qui
est reconnaissant envers nous. Car nous avons tout reçu
de Lui, y compris l'amour et la vie en Christ qui nous permettent
de Lui être agréables ! C'est un peu comme
un parent reconnaissant envers son enfant qui lui a prêté
une dizaine de centimes d'euros pour le dépanner,
alors que ce parent remet chaque mois à son enfant
plusieurs dizaines d'euros d'argent de poche !
L'amour et le travail dont font preuve les chrétiens
hébreux ne peuvent que résulter du fruit de
l'Esprit-Saint en eux. Et puisque c'est le cas, pourquoi
l'homme en tirerait-il gloire ? Si œuvres il y a, elles
ne peuvent être que celles préparées
d'avance pour le chrétien tel qu'en fait mention
l’apôtre Paul aux Ephésiens (2 : 8-10)
! Le prophète Esaïe le disait bien : “Eternel,
tu nous donnes la paix ; car tout ce que nous faisons, c'est
toi qui l'accomplis pour nous” (Esaïe 26 : 12).
Le seul amour véritable que nous ayons vient de Dieu
et de l'Esprit-Saint (Romains 5 : 5).
Et pourtant, en formulant les choses ainsi, l'auteur du
livre aux Hébreux nous révèle l'humilité
du Père qui s'efface devant Ses propres créatures
en ne revendiquant pas la paternité de leurs bonnes
œuvres ou de leur amour. Ce passage nous apprend que
Dieu est reconnaissant envers nous parce que nous exprimons
de l'amour envers notre prochain, amour dont Il est Lui-même
l'Initiateur.
L'ironie de cette révélation ou de ce paradoxe
est le fait que même si Dieu n'a besoin de rien, qu'Il
n'est tributaire de personne, Il n'en est pas moins un Dieu
reconnaissant. Cela nous montre que la reconnaissance est
une vertu divine puisqu'elle caractérise le Père.
Et donc, comme tout fruit de l'Esprit, il se développe
dans le cœur de chacun, indépendamment du comportement
des autres à notre égard. Autrement dit, je
deviens reconnaissant parce que Dieu est reconnaissant,
et non pas parce que j'ai reçu de mon prochain quelque
chose qui me donne l'occasion d'être reconnaissant.
Loin de ne s'exprimer que ponctuellement, la reconnaissance,
comme vertu divine, est une dimension du cœur permanente
qui se développe au fur et à mesure de notre
sanctification.
Si pour nous, la reconnaissance ne se résume qu'à
ce rapport entre le bienfaiteur et le bénéficiaire,
où la gratitude est exprimée par celui qui
a reçu de l'autre, et si nous appliquons ce principe
à Dieu, cela soulève une interrogation. En
effet, si Dieu est reconnaissant, Il ne peut l'être
que vis-à-vis d'êtres qui Lui sont inférieurs
et qui Lui sont débiteurs. Dieu n'a jamais rien reçu
de qui que ce soit. Nous découvrons ainsi cet autre
aspect de la reconnaissance, le plus gracieux : la reconnaissance
de donner. C'est la voie par excellence ! La seule position
qui revient par nature à Dieu est celle de donneur
ou de bienfaiteur. L'apôtre Paul le dit bien : “Qu'as-tu
que tu n'aies reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi
te glorifies-tu comme si tu ne l'avais pas reçu ?”
(I Corinthiens 4 : 7). Et l'apôtre Jacques d'ajouter
: “Toute grâce excellente et tout don parfait
descendent d'en haut, du Père des lumières…”
(Jacques 1 : 17).
La reconnaissance de Dieu
L'apôtre Jean relate le récit bien connu de
la résurrection de Lazare (Jean 11). Une fois rendu
au sépulcre, et en présence de la foule qui
attendait de voir ce qu'Il allait faire, Jésus leva
les yeux au ciel et rendit grâces au Père.
Communément, on rend grâces après avoir
reçu quelque chose. Rendre grâces signifie
être reconnaissant. Or Jésus est reconnaissant
au Père de ce qu'Il L'exauce toujours. Avant même
d'ordonner à Lazare de se lever (comme si un mort
pouvait entendre !), Jésus savait d'avance qu'Il
serait exaucé. Cependant, Sa reconnaissance ne concerne
pas seulement le fait que le Père L'exaucera. Jésus
Lui est aussi reconnaissant du fait, qu'à travers
ce miracle, le Père Lui “offre l'occasion”
de Le glorifier. Jésus n'a jamais cherché
Sa propre gloire. Il S'est manifesté comme Celui
par lequel la gloire de Dieu s'exprime. Jésus est
reconnaissant de donner.
L'apôtre Jean ne nous dit rien sur la réaction
de Lazare envers Jésus, lorsqu'il revint à
la vie. Pourtant une telle circonstance se serait bien prêtée
pour illustrer la reconnaissance d'une personne qui bénéficie
d'une faveur. S'est-il jeté dans les bras du Seigneur,
rempli de reconnaissance ? Probablement ! Mais, Jean n'en
parle nullement. Ce que Jean préfère plutôt
relater c'est l'approche de Jésus.
Lazare était le bénéficiaire, il lui
revenait donc d'exprimer sa reconnaissance. Jésus
par contre était le bienfaiteur. C'est pourtant Lui
qui exprima Sa gratitude. Jésus est reconnaissant
de pouvoir donner et de rendre gloire au Père. Lazare
Lui en a donné l'occasion. Notre prochain qui est
dans le besoin représente donc l'occasion que Dieu
nous offre d'exercer envers quelqu'un l'amour qu'Il nous
a donné. La parabole du bon samaritain en est une
illustration.
Jésus est reconnaissant envers le Père qui
ultimement est le Bienfaiteur de tous. Bien qu'Il soit Dieu
dans la chair, Jésus nous démontre ici qu'Il
ne cherche jamais Sa propre gloire mais plutôt celle
du Père. En Lui rendant grâces, Jésus
démontre qu'Il reconnaît que le Père
est à l'origine de tout ce qu'Il peut accomplir pendant
Son ministère terrestre. Il ne S'attribue pas la
paternité de Ses œuvres. N'a-t-Il pas dit: “Le
Père qui demeure en moi, c'est Lui qui fait les œuvres”
(Jean 14 : 10) ?
Par Son exemple, Jésus nous enseigne la leçon
fondamentale de la reconnaissance : il nous faut apprendre
à être reconnaissants en premier, non pas de
ce qu'on reçoit mais de ce que, en Christ, Dieu nous
permet d'être les véhicules par lesquels Son
amour s'exprime envers notre prochain. Nous ne recherchons
pas notre propre gloire, comme si nous étions bons
par nous-mêmes. Jésus le dit bien à
l'homme riche qui voulait connaître la voie de la
vie éternelle : “Un seul est bon !”.
Vu sous cet angle, nous comprenons maintenant que notre
attente de reconnaissance ne se justifie pas, à moins
que, à travers cette attente, nous ne recherchions
un moyen pour valider “nos” propres œuvres.
Ce qui importe le plus, c'est d'être reconnaissant
d'avoir pu donner. Si c'est Dieu qui nous permet d'aimer
avec Son amour, (le seul amour valable) et de servir avec
Sa force, pourquoi attendre de la gratitude des personnes
que nous servons comme si nous en étions à
l'origine ? Si cette gratitude n'est pas exprimée,
qu'importe !
La reconnaissance de l'assistance aux saints
Les chapitres 8 et 9 de II Corinthiens nous parlent de
personnes reconnaissantes envers Paul d'avoir pu participer
à la collecte de biens destinée à subvenir
aux besoins des frères de Jérusalem qui souffraient
d'une famine. Paul souligne leur attitude de profonde générosité
: malgré leur pauvreté et les tribulations
par lesquelles elles-mêmes passaient, elles ont supplié
Paul de participer à cette grâce. Dans le contexte,
Paul montre que le regard des Thessaloniciens était
original ; ceux-ci la percevaient comme une grâce,
une faveur qui leur était faite de donner. Paul présente
les Macédoniens comme des exemples dont les Corinthiens
feraient bien de s'inspirer. Les Corinthiens fortunés
s'étaient engagés verbalement à donner.
Pourtant, ils n'étaient toujours pas passés
à l'acte lorsque Paul les retrouve.
“Car le secours de cette assistance non seulement
pourvoit aux besoins des saints, mais il est encore une
source abondante de nombreuses actions de grâces (eucharistia,
en grec) envers Dieu” (II Corinthiens 9 : 12). Ces
actions de grâces ne sont pas seulement exprimées
par ceux qui ont bénéficié de la collecte.
Les Macédoniens, aussi sont heureux (reconnaissants)
d'y avoir participé. Là encore, la reconnaissance
est exprimée par des personnes qui se trouvent en
position de donner. Avec le peu qu'elles avaient, après
s'être données à Dieu, elles Lui ont
permis de multiplier leur don. Il en a résulté
une abondance d'actions de grâces dirigées
vers le Père.
La conclusion du chapitre est intéressante (verset
15) : “Grâces soient rendues à Dieu pour
son don merveilleux”. La leçon pour nous est
celle-ci : c'est Dieu qui nous permet de donner. Il donne
à l'un comme à l'autre l'amour pour venir
en aide aux frères. Paul reconnaît que le Père
est à l'origine de toute grâce. Là encore,
tout comme dans l'épisode de Lazare, Paul ne dit
rien sur la réaction des frères de Jérusalem,
mais il fait plutôt une description de l'attitude
des donneurs, les Macédoniens, qui expriment leur
reconnaissance d'avoir pu donner par cette heureuse circonstance.
La multiplication des pains, la reconnaissance de Jésus
Jésus exprime la reconnaissance véritable
envers Son Père dans le contexte de la multiplication
des pains qui se passe à l'approche de la Pâque.
Le Seigneur voulait nous montrer par là, qu'Il était
l'incarnation de la grâce du Père. En nourrissant
la foule à partir des cinq pains et des deux poissons,
Jésus préfigurait de cette façon, la
véritable nourriture spirituelle que Son sacrifice
apporterait à une humanité en mal de rédemption.
En rendant grâces à Son Père, avant
d'opérer le miracle (tout comme Il l'avait fait avec
Lazare), Jésus Lui exprime Sa gratitude. De quoi
Lui est-Il reconnaissant exactement ? De Lui avoir donné
un corps pour servir de véritable pain pour racheter
les hommes, corps destiné à être rompu
quelques jours plus tard (comme le pain) au Golgotha. Christ,
en s'adressant au Père, Lui dit qu'Il Lui avait formé
un corps pour accomplir Sa volonté (Hébreux
10 : 5), c'est-à-dire de servir d'offrande.
Reconnaissance et grâce sont liées ; “reconnaissance”
de ce que Dieu a fait pour nous en Jésus-Christ ;
et “grâce”, parce qu'elle seule peut traduire
la relation d'un être qui a tout, et qui n'a besoin
de rien, et qui se penche sur le sort de Ses créatures,
par amour.
Le fondement de la reconnaissance est celui de pouvoir
donner sans rien espérer en retour : c'est la grâce.
C'est la meilleure voie parce que “mon amour”
n'est pas conditionné à un témoignage
de reconnaissance de la part de quelqu'un. Luc 6 : 34 dit
: “Et si vous prêtez à ceux de qui vous
espérez recevoir [de la reconnaissance, par exemple],
quel gré vous en saura-t-on ?” Si le fait de
recevoir de la reconnaissance de ceux que j'aide conditionne
mon amour, quelle en est la qualité ? L'exemple des
Macédoniens illustre ce principe : ils ont donné,
en trouvant une joie profonde de pouvoir le faire. Certes,
cela peut être une source de profond découragement
que de servir en recevant rarement, voire jamais, des paroles
de gratitude. Mais même dans ces cas-là, Dieu
a une façon très personnelle de nous réconforter
et de nous fortifier pour nous éviter de sombrer
dans le découragement.
Dans Matthieu chapitre 20, versets 1 à 10, il est
question de la parabole des ouvriers de la dernière
heure. Un employeur a embauché divers ouvriers à
des moments différents de la journée de travail.
La journée de travail prenant fin, le moment de la
paie arrive. La catégorie d'ouvriers embauchés
en fin de journée, à la onzième heure,
reçoit chacun un denier. Puis se présentent
les hommes embauchés en début de journée,
croyant recevoir plus, mais ils perçoivent la somme
d'argent convenue et repartent déçus ! Lesquels
furent les plus reconnaissants envers leur employeur ? Les
premiers arrivés ou bien les derniers ? D’après
le récit, les premiers embauchés semblent
être repartis avec de l'amertume dans le cœur
et les derniers avec de la joie. Pourquoi cette attitude
des premiers ? Parce que leur attente fut déçue.
Ils ne comptaient pas sur la justice et l'équité
de l'employeur. S'ils n'avaient pas été témoins
que les derniers ouvriers avaient reçu le même
salaire qu'eux, ils seraient repartis tout heureux. Ils
s'attendaient à une reconnaissance concrétisée
par le salaire, à la hauteur de leur peine certes,
mais surtout en comparaison avec les autres travailleurs.
Dans la parabole des brebis et des boucs, nous pouvons
nous poser la même question. Les injustes que Jésus
mit à l'écart se sont empressés de
se justifier ; ils Lui rappelèrent leurs bonnes œuvres
; ils en attendaient une certaine reconnaissance (le salut).
Les justes, par contre, n'en avaient gardé aucun
souvenir. Leur amour avait été désintéressé.
Ils n'avaient aucune conscience que l'assistance et l'aide
qu'ils avaient prodiguées aux autres revenaient à
le faire à Jésus Lui-même. La reconnaissance
que l'on attend de l'autre peut aussi être assimilée
à une validation de nos œuvres (Matthieu 25
: 31-46).
Si “Dieu n'est ni pas injuste pour oublier”
notre labeur et notre amour, à plus forte raison,
nous aussi, simples humains, ne devrions-nous pas nous souvenir
d’être reconnaissants envers Dieu pour reconnaître
Son œuvre et Son amour dans notre vie et dans celle
de notre prochain.
Soyons reconnaissants certes, lorsque quelqu'un nous rend
service. Sachons exprimer notre sincère gratitude
en toute chose et en tout temps, mais avant tout, soyons
reconnaissants de pouvoir donner.
Nous donnerons ainsi de manière désintéressée,
sans même espérer un merci en retour. La reconnaissance
de pouvoir donner est la voie de l’amour divin par
excellence.