Instruction publique : Notes historiques
Dominique Martin De La Cruz
 

Il ne se passe pas une semaine, sans que les médias nous informent de problèmes importants liés au milieu scolaire. Racket, vol, viols, tournantes, bagarres, violences de toute sorte perturbent le bon ordre des établissements scolaires. C’est l’intrusion du monde de la cité avec son langage, ses codes, son non droit, au sein des écoles.

L’école n’est plus un sanctuaire. On y règle ses comptes. Les professeurs sont dépassés, déçus, désabusés. On ne peut plus enseigner comme il faut. De plus, il faut éduquer. La Morale et l’Enseignement Civique (garantes d’un bon comportement de l’individu), enseignés dans les années 50 et 60 ont-ils totalement disparu ? Et pourtant, ce n’est pas faute de moyens. En outre, on peut dire que le corps professoral fait preuve de beaucoup de mérite. Quelle était la conception de l’Etat à l’époque de la création de l’école publique ? Quelques dates historiques nous aident à saisir son évolution.

1) 1792 - Marquis de Condorcet

Pour Condorcet, l’école publique ne doit pas éduquer, mais instruire.

Le silence de la loi veut qu’aucun représentant de la puissance publique n’affiche de culte, que le pouvoir civil ne fasse jurer personne sur un texte sacré, qu’aucun dossier public ne soit utilisé à répandre une croyance, etc…

Il faut que la puissance publique se borne à régler l’instruction, en abandonnant aux familles le reste de l’éducation. Les principes de la morale enseignés dans les écoles et dans les instituts seront ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes.

Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière, et de n’admettre dans l’instruction publique l’enseignement d’aucun culte religieux.

Le marquis se suicida par empoisonnement en 1794.

2) 1872 - Jean Macé, l’inspirateur des lois Ferry

En 1872, la Ligue de l’Enseignement dont il est le fondateur réunit plus d’un million de signatures en faveur de l’enseignement laïc.

La ligue ne songea sérieusement à s’organiser qu’en 1881, après l’affermissement définitif de la IIIe république. Il préférait parler d’enseignement “scientifique” ou “neutre”, c’est-à-dire indépendant de tout rite particulier, de toute croyance confessionnelle.

Le républicain de 1848 imprégné d’une religiosité profonde, qui lui faisait considérer l’athéisme comme une “infirmité”, n’en était pas moins vivement opposé au clergé catholique de son temps, qu’il estimait incapable de pratiquer la morale évangélique et surtout de laisser les individus libres de penser par eux-mêmes. Il était attaché à la liberté de conscience.

Dans son action en faveur des bibliothèques populaires, il s’opposa toujours à ce qu’on “conseille” des listes de livres ; il voulait que les lecteurs puissent se confronter librement au vaste domaine du savoir.

3) 1900 - Paul Bert, le cléricalisme et l’école

Paul Bert fut Ministre de l’instruction publique et des cultes dans l’éphémère ministère Gambetta. Il fut l’un des plus fervents artisans d’une laïcité tolérante. Il souhaitait :
a- Séparer les deux enseignements, laissant chacun d’eux maître et libre chez soi ;
b- Donner à l’instituteur l’enseignement moral, qui est indépendant des hypothèses religieuses ou métaphysiques ;
c- Laisser au prêtre celui des matières religieuses.

4) 1903 - Ferdinand Buisson

Dreyfusard, radical socialiste, anticlérical et libre penseur, il fut nommé par Jules Ferry directeur de l’enseignement primaire.

Il a dit : “Notre Société ne peut pas se contenter des simples idées morales telles qu’on les donne actuellement dans l’enseignement superficiel et borné de nos écoles primaires. Nous considérons, en ce moment, les idées morales telles que les églises les donnent, et elles sont les seules à les donner en dehors de l’école primaire, comme des idées nécessaires”. En prononçant ce discours, le 26 janvier 1903, deux ans à peine avant que soit prononcée la séparation des Eglises et de l’Etat, Ferdinand Buisson déconcerte les plus solides soutiens.

Ferdinand Buisson est membre fondateur de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen. Il conçoit la laïcité comme l’aboutissement du libre examen luthérien. La morale laïque n’exclut donc pas la spiritualité, elle la requiert.

Ennemi de tous les dogmes et de toutes les hiérarchies, il rejoint les conceptions éducatives de Condorcet allant jusqu’à se méfier du monopole de l’Etat sur l’enseignement public, à une époque où ce monopole est l’instrument privilégié des républicains pour combattre l’influence des congrégations.

Il affirme à la fois que “l’intuition divine” est le fondement de la laïcité et que le “fétichisme” catholique est son ennemi majeur.

Ferdinand Buisson dénie le droit à l’historien Alphonse Aulard, en 1903, d’affirmer que la victoire laïque et républicaine passe par la destruction de la religion.

Il dit : “Notre école laïque ne fait pas la guerre aux croyances. Elle ne se charge pas non plus de les enseigner ni de les recommander. Elle ne fait de propagande ni pour, ni contre une foi religieuse”.

5) 1928 - La laïcité est un humanisme

La laïcité a d’abord été une mesure nécessaire de défense de l’esprit moderne, affirmant son autonomie en face des traditions religieuses si puissantes encore sur les mœurs. Mais elle est aussi l’affirmation d’une foi positive, par laquelle l’esprit, ne pouvant plus se reposer sur des croyances surnaturelles, ne cherche que dans la raison humaine le secret de nouvelles disciplines.

Un peuple se dissocie si les individus ne sont pas liés par un ciment social. Il est fait de quelque chose de profond, de plus subtil (de simples accords d’intérêt) et en ce sens de plus mystique : des sentiments, des volontés communes, une foi.

La constitution de cette foi humaine, de cet humanisme critique, c’est la tâche de notre temps.

Entre ces deux états d’esprit (laïcité/religion), l’accord reste possible sur le plan moral et social. Le monde moderne souffre d’un manque de foi, d’un affaiblissement de l’esprit.

6) 1940 - Pétain

Pétain en 1940 supprima les écoles normales (d’instituteurs) et fit réintroduire à l’école les “devoirs envers Dieu”. Le 25 juin 1940, il dit : “C’est à un redressement moral et intellectuel que, d’abord, je vous convie”.

A l’école primaire, l’école laïque de naguère, “les devoirs envers Dieu” étaient réintroduits dans les programmes. Le catéchisme pouvait être professé. C’était abolir l’obligation de la neutralité scolaire qui est l’un des fondements de la laïcité.

La Croix du 12 décembre 1940 titrait : “l’école sans Dieu a vécu”.

7) Aujourd’hui - La laïcité n’est plus ce qu’elle était

Elle n’est plus porteuse des valeurs émancipatrices de ses origines. Elle a perdu ses vertus mobilisatrices. En juin 1984, un million de français défilent dans la rue pour défendre la liberté de l’enseignement.

A la fin du XXe siècle l’école a cessé d’être porteuse des valeurs de progrès, de cohésion, de promotion sociale qui comportait son idéal de laïcité.

La déontologie remplace la morale et l’attitude “laïque” n’est plus matière à enseignement. Il n’y a plus de grands projets, mais plutôt une succession de réformes dues aux changements de ministres.

Que va devenir l’Enseignement à l’heure d’Internet, de l’Europe financière, du chômage croissant ? A l’heure où le droit prime sur le devoir ?

A l’heure de la mondialisation, il est grand temps de poser les véritables questions afin de bâtir un beau projet fédérateur pour l’éducation de demain, indépendamment des clivages politiques. Et, ainsi permettre aux jeunes d’aujourd’hui de devenir de vrais citoyens du monde, responsables et pleinement conscients que l’avenir de nos sociétés repose sur le choix des valeurs qu’ils se donnent aujourd’hui.

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