Il ne se passe pas une semaine, sans que les médias
nous informent de problèmes importants liés
au milieu scolaire. Racket, vol, viols, tournantes, bagarres,
violences de toute sorte perturbent le bon ordre des établissements
scolaires. C’est l’intrusion du monde de la
cité avec son langage, ses codes, son non droit,
au sein des écoles.
L’école n’est plus un sanctuaire. On
y règle ses comptes. Les professeurs sont dépassés,
déçus, désabusés. On ne peut
plus enseigner comme il faut. De plus, il faut éduquer.
La Morale et l’Enseignement Civique (garantes d’un
bon comportement de l’individu), enseignés
dans les années 50 et 60 ont-ils totalement disparu
? Et pourtant, ce n’est pas faute de moyens. En outre,
on peut dire que le corps professoral fait preuve de beaucoup
de mérite. Quelle était la conception de l’Etat
à l’époque de la création de
l’école publique ? Quelques dates historiques
nous aident à saisir son évolution.
1) 1792 - Marquis de Condorcet
Pour Condorcet, l’école publique ne doit pas
éduquer, mais instruire.
Le silence de la loi veut qu’aucun représentant
de la puissance publique n’affiche de culte, que le
pouvoir civil ne fasse jurer personne sur un texte sacré,
qu’aucun dossier public ne soit utilisé à
répandre une croyance, etc…
Il faut que la puissance publique se borne à régler
l’instruction, en abandonnant aux familles le reste
de l’éducation. Les principes de la morale
enseignés dans les écoles et dans les instituts
seront ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels
et sur la raison, appartiennent également à
tous les hommes.
Il était donc rigoureusement nécessaire de
séparer de la morale les principes de toute religion
particulière, et de n’admettre dans l’instruction
publique l’enseignement d’aucun culte religieux.
Le marquis se suicida par empoisonnement en 1794.
2) 1872 - Jean Macé, l’inspirateur des
lois Ferry
En 1872, la Ligue de l’Enseignement dont il est le
fondateur réunit plus d’un million de signatures
en faveur de l’enseignement laïc.
La ligue ne songea sérieusement à s’organiser
qu’en 1881, après l’affermissement définitif
de la IIIe république. Il préférait
parler d’enseignement “scientifique” ou
“neutre”, c’est-à-dire indépendant
de tout rite particulier, de toute croyance confessionnelle.
Le républicain de 1848 imprégné d’une
religiosité profonde, qui lui faisait considérer
l’athéisme comme une “infirmité”,
n’en était pas moins vivement opposé
au clergé catholique de son temps, qu’il estimait
incapable de pratiquer la morale évangélique
et surtout de laisser les individus libres de penser par
eux-mêmes. Il était attaché à
la liberté de conscience.
Dans son action en faveur des bibliothèques populaires,
il s’opposa toujours à ce qu’on “conseille”
des listes de livres ; il voulait que les lecteurs puissent
se confronter librement au vaste domaine du savoir.
3) 1900 - Paul Bert, le cléricalisme et l’école
Paul Bert fut Ministre de l’instruction publique
et des cultes dans l’éphémère
ministère Gambetta. Il fut l’un des plus fervents
artisans d’une laïcité tolérante.
Il souhaitait :
a- Séparer les deux enseignements, laissant chacun
d’eux maître et libre chez soi ;
b- Donner à l’instituteur l’enseignement
moral, qui est indépendant des hypothèses
religieuses ou métaphysiques ;
c- Laisser au prêtre celui des matières religieuses.
4) 1903 - Ferdinand Buisson
Dreyfusard, radical socialiste, anticlérical et
libre penseur, il fut nommé par Jules Ferry directeur
de l’enseignement primaire.
Il a dit : “Notre Société ne peut pas
se contenter des simples idées morales telles qu’on
les donne actuellement dans l’enseignement superficiel
et borné de nos écoles primaires. Nous considérons,
en ce moment, les idées morales telles que les églises
les donnent, et elles sont les seules à les donner
en dehors de l’école primaire, comme des idées
nécessaires”. En prononçant ce discours,
le 26 janvier 1903, deux ans à peine avant que soit
prononcée la séparation des Eglises et de
l’Etat, Ferdinand Buisson déconcerte les plus
solides soutiens.
Ferdinand Buisson est membre fondateur de la Ligue des
Droits de l’Homme et du Citoyen. Il conçoit
la laïcité comme l’aboutissement du libre
examen luthérien. La morale laïque n’exclut
donc pas la spiritualité, elle la requiert.
Ennemi de tous les dogmes et de toutes les hiérarchies,
il rejoint les conceptions éducatives de Condorcet
allant jusqu’à se méfier du monopole
de l’Etat sur l’enseignement public, à
une époque où ce monopole est l’instrument
privilégié des républicains pour combattre
l’influence des congrégations.
Il affirme à la fois que “l’intuition
divine” est le fondement de la laïcité
et que le “fétichisme” catholique est
son ennemi majeur.
Ferdinand Buisson dénie le droit à l’historien
Alphonse Aulard, en 1903, d’affirmer que la victoire
laïque et républicaine passe par la destruction
de la religion.
Il dit : “Notre école laïque ne fait
pas la guerre aux croyances. Elle ne se charge pas non plus
de les enseigner ni de les recommander. Elle ne fait de
propagande ni pour, ni contre une foi religieuse”.
5) 1928 - La laïcité est un humanisme
La laïcité a d’abord été
une mesure nécessaire de défense de l’esprit
moderne, affirmant son autonomie en face des traditions
religieuses si puissantes encore sur les mœurs. Mais
elle est aussi l’affirmation d’une foi positive,
par laquelle l’esprit, ne pouvant plus se reposer
sur des croyances surnaturelles, ne cherche que dans la
raison humaine le secret de nouvelles disciplines.
Un peuple se dissocie si les individus ne sont pas liés
par un ciment social. Il est fait de quelque chose de profond,
de plus subtil (de simples accords d’intérêt)
et en ce sens de plus mystique : des sentiments, des volontés
communes, une foi.
La constitution de cette foi humaine, de cet humanisme
critique, c’est la tâche de notre temps.
Entre ces deux états d’esprit (laïcité/religion),
l’accord reste possible sur le plan moral et social.
Le monde moderne souffre d’un manque de foi, d’un
affaiblissement de l’esprit.
6) 1940 - Pétain
Pétain en 1940 supprima les écoles normales
(d’instituteurs) et fit réintroduire à
l’école les “devoirs envers Dieu”.
Le 25 juin 1940, il dit : “C’est à un
redressement moral et intellectuel que, d’abord, je
vous convie”.
A l’école primaire, l’école laïque
de naguère, “les devoirs envers Dieu”
étaient réintroduits dans les programmes.
Le catéchisme pouvait être professé.
C’était abolir l’obligation de la neutralité
scolaire qui est l’un des fondements de la laïcité.
La Croix du 12 décembre 1940 titrait : “l’école
sans Dieu a vécu”.
7) Aujourd’hui - La laïcité n’est
plus ce qu’elle était
Elle n’est plus porteuse des valeurs émancipatrices
de ses origines. Elle a perdu ses vertus mobilisatrices.
En juin 1984, un million de français défilent
dans la rue pour défendre la liberté de l’enseignement.
A la fin du XXe siècle l’école a cessé
d’être porteuse des valeurs de progrès,
de cohésion, de promotion sociale qui comportait
son idéal de laïcité.
La déontologie remplace la morale et l’attitude
“laïque” n’est plus matière
à enseignement. Il n’y a plus de grands projets,
mais plutôt une succession de réformes dues
aux changements de ministres.
Que va devenir l’Enseignement à l’heure
d’Internet, de l’Europe financière, du
chômage croissant ? A l’heure où le droit
prime sur le devoir ?
A l’heure de la mondialisation, il est grand temps
de poser les véritables questions afin de bâtir
un beau projet fédérateur pour l’éducation
de demain, indépendamment des clivages politiques.
Et, ainsi permettre aux jeunes d’aujourd’hui
de devenir de vrais citoyens du monde, responsables et pleinement
conscients que l’avenir de nos sociétés
repose sur le choix des valeurs qu’ils se donnent
aujourd’hui.