Ce que j'aurais fait de ma vie... en attendant la mort
Dominique Martin de la Cruz
 

"Ma femme était décédée depuis six ans et je ne pouvais toujours pas l'admettre. Je me sentais seul dans cette grande maison, et mes gestes devenaient mécaniques. A table, je mettais toujours le couvert pour deux et fixais quelquefois, la larme à l'œil, l'assiette vide en face de moi. Mes yeux s'attardaient alors, l'espace d'un instant, sur la chaise où ne s'assiérait plus l'être cher. Que de souvenirs nous avaient attachés l'un à l'autre ; des voyages, des sorties communes, des bouffées de rire. Des moments de vie, quoi ! Je n'oubliais pas non plus les disputes, car elles permettaient parfois de remettre les pendules à l'heure. L' amour a quelquefois de l'avance ou du retard."

Mon ami acheva de relater son récit, le visage pathétique et le regard triste. Il venait d'évoquer les propos tenus par son grand-père durant ses dernières années de solitude. Je ne pouvais m'empêcher également de revivre le bon temps en compagnie de ma grand-mère. Je la revois encore seule et assise, en ce soir d'hiver, près de la fenêtre. Elle épluchait les haricots que lui donnait ma tante afin de l'occuper. Par cette fenêtre, son esprit vagabondait sûrement. Elle se revoyait petite fille, puis adolescente et mariée ; la vie en Espagne, puis en France avec ses enfants. Son esprit remontait le temps, se fixait sur quelques instants rares et privilégiés de son existence, et repartait à la recherche de quelques beaux souvenirs. Elle avait passé les dernières années de son existence ainsi. J'aimais communiquer avec elle, lui parler. J'avais toujours aimé échanger avec ma grand-mère. Nous évoquions souvent sa vie passée au village près de Madrid. J'aimais aussi la faire rire. Elle possédait un très beau sourire. Elle était douce, gracieuse, aimante et dégageait beaucoup de tendresse.

Quant elle est décédée, j'eus vraiment beaucoup de peine. Je me revois l'embrasser dans son cercueil en ce triste mois de mai. Ses joues étaient glacées. La mort avait fait son œuvre. Mais son visage était serein. Elle était rassasiée de jours (Genèse 25 : 8 ; 35 : 29 ; I Chroniques 23 : 1 ; 29 : 28 ). Devant moi, dans les temps de la fin, elle me disait demander à Dieu de la rappeler à Lui. Bien sûr, je n'aimais pas la voir s'exprimer ainsi. Je la voulais toujours avec moi, pour pouvoir partager encore de nombreux moments. Ma grand-mère croyait en Dieu. Elle croyait en la résurrection. Elle était confiante, et elle était âgée. Et nous savons que la mort est inévitable et nécessaire afin de pouvoir renaître un jour.

Pour le chrétien, croire en la résurrection, est une force incommensurable, un atout maître, un sérieux réconfort dans un monde atone, voué au matérialisme, à l'égoïsme et à la déliquescence. C'est un immense espoir, une grande consolation. Sinon, la vie n'aurait aucun sens. Ce serait une absurdité totale. Mais nous savons, que les beautés infinies de la création témoignent de la grandeur du Créateur. Il est vrai que le sujet même de la mort nous tracasse, nous heurte, nous sensibilise plus qu'aucun autre sujet. Mais avant de penser à la mort, si l'on pensait à la vie ? Dieu ne nous a pas créés premièrement pour que nous nous inquiétions devant la mort. Il nous a créés avant tout, pour agir, pour faire Sa volonté, et vivre d'une manière heureuse, en paix avec nous-même et avec les autres. La vie est un bien précieux qui demande toute notre attention. Devant cette évidence, nous devrions nous poser une question cruciale.

Cette question peut se poser autour des vingt, trente, quarante ans, voire à l'automne de sa vie. Mais l'interrogation reste toujours la même : Qu'ai-je fait de ma vie ? Qu'ai-je produit ? Qu'ai-je créé ? Qu'ai-je laissé ? Ai-je vécu comme un mollusque, comme une cigale, comme une fourmi, comme un ectoplasme ? Ai-je vécu sur la brèche, sur tous les fronts ou dans l'ombre ? De quoi, de qui, en demi-teinte, effacé(e) ? Ai-je tenu compte de mes erreurs, de celles des autres, afin de me remettre en question, de me repositionner ? Ai-je créé, réalisé (quelque chose), me suis-je épanoui(e) ? Ai-je participé, communiqué, donné, aimé, partagé ? Ai-je bien vécu, bien senti, bien ressenti, bien agi, bien réagi ? Me sentais-je de trop, vins-je à propos, inopportunément ? Me suis-je senti rejeté(e), négligé(e), écarté(e), incapable d'aller vers les autres ? M'aura-t-on bien perçu(e), accepté(e), intégré(e), apprécié(e) ? Aurai-je été attentif(ive), à l'écoute des autres, de leurs problèmes, de leurs préoccupations, de leurs détresses ? Aurai-je compati, soutenu, contribué, encouragé ? Aurai-je montré de la générosité en toutes choses, ou bien aurai-je profité des autres en me comportant d'une manière mesquine, pingre ? Aura-t-on cherché ma compagnie, ou au contraire aura-t-on cherché à me fuir ? Comment se sont comportés les apôtres du temps du Christ ? Ils se sont montrés infatigables, dévoués, en action toujours, en ne se souciant pas de mourir, mais se préoccupant de mener à bien et à terme, la mission que leur avait confiée le Christ. L'idée de la mort ne doit pas nous empêcher d'accomplir notre mission d'amour, pour le Christ, pour Dieu. N'est-il pas dit dans l'Ecclésiaste au chapitre 9 verset 10 : "Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le". Ne nous soucions pas de demain. A chaque jour suffit sa peine (Matthieu 6 : 34).

Dans l'attente de la mort, prônons inlassablement le mouvement en Christ, cher à Dieu. Les préceptes du Christ doivent toujours être suivis d'effets. Et ne remettons jamais à demain, ce que l'on aurait pu faire hier. Car demain, est un autre jour que je ne connais point. Et ce que j'ai à faire de ma vie, en attendant la mort, ne peut attendre demain.

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