"Ma femme était décédée
depuis six ans et je ne pouvais toujours pas l'admettre.
Je me sentais seul dans cette grande maison, et mes gestes
devenaient mécaniques. A table, je mettais toujours
le couvert pour deux et fixais quelquefois, la larme à
l'œil, l'assiette vide en face de moi. Mes yeux s'attardaient
alors, l'espace d'un instant, sur la chaise où ne
s'assiérait plus l'être cher. Que de souvenirs
nous avaient attachés l'un à l'autre ; des
voyages, des sorties communes, des bouffées de rire.
Des moments de vie, quoi ! Je n'oubliais pas non plus les
disputes, car elles permettaient parfois de remettre les
pendules à l'heure. L' amour a quelquefois de l'avance
ou du retard."
Mon ami acheva de relater son récit, le visage pathétique
et le regard triste. Il venait d'évoquer les propos
tenus par son grand-père durant ses dernières
années de solitude. Je ne pouvais m'empêcher
également de revivre le bon temps en compagnie de
ma grand-mère. Je la revois encore seule et assise,
en ce soir d'hiver, près de la fenêtre. Elle
épluchait les haricots que lui donnait ma tante afin
de l'occuper. Par cette fenêtre, son esprit vagabondait
sûrement. Elle se revoyait petite fille, puis adolescente
et mariée ; la vie en Espagne, puis en France avec
ses enfants. Son esprit remontait le temps, se fixait sur
quelques instants rares et privilégiés de
son existence, et repartait à la recherche de quelques
beaux souvenirs. Elle avait passé les dernières
années de son existence ainsi. J'aimais communiquer
avec elle, lui parler. J'avais toujours aimé échanger
avec ma grand-mère. Nous évoquions souvent
sa vie passée au village près de Madrid. J'aimais
aussi la faire rire. Elle possédait un très
beau sourire. Elle était douce, gracieuse, aimante
et dégageait beaucoup de tendresse.
Quant elle est décédée, j'eus vraiment
beaucoup de peine. Je me revois l'embrasser dans son cercueil
en ce triste mois de mai. Ses joues étaient glacées.
La mort avait fait son œuvre. Mais son visage était
serein. Elle était rassasiée de jours (Genèse
25 : 8 ; 35 : 29 ; I Chroniques 23 : 1 ; 29 : 28 ). Devant
moi, dans les temps de la fin, elle me disait demander à
Dieu de la rappeler à Lui. Bien sûr, je n'aimais
pas la voir s'exprimer ainsi. Je la voulais toujours avec
moi, pour pouvoir partager encore de nombreux moments. Ma
grand-mère croyait en Dieu. Elle croyait en la résurrection.
Elle était confiante, et elle était âgée.
Et nous savons que la mort est inévitable et nécessaire
afin de pouvoir renaître un jour.
Pour le chrétien, croire en la résurrection,
est une force incommensurable, un atout maître, un
sérieux réconfort dans un monde atone, voué
au matérialisme, à l'égoïsme et
à la déliquescence. C'est un immense espoir,
une grande consolation. Sinon, la vie n'aurait aucun sens.
Ce serait une absurdité totale. Mais nous savons,
que les beautés infinies de la création témoignent
de la grandeur du Créateur. Il est vrai que le sujet
même de la mort nous tracasse, nous heurte, nous sensibilise
plus qu'aucun autre sujet. Mais avant de penser à
la mort, si l'on pensait à la vie ? Dieu ne nous
a pas créés premièrement pour que nous
nous inquiétions devant la mort. Il nous a créés
avant tout, pour agir, pour faire Sa volonté, et
vivre d'une manière heureuse, en paix avec nous-même
et avec les autres. La vie est un bien précieux qui
demande toute notre attention. Devant cette évidence,
nous devrions nous poser une question cruciale.
Cette question peut se poser autour des vingt, trente,
quarante ans, voire à l'automne de sa vie. Mais l'interrogation
reste toujours la même : Qu'ai-je fait de ma vie ?
Qu'ai-je produit ? Qu'ai-je créé ? Qu'ai-je
laissé ? Ai-je vécu comme un mollusque, comme
une cigale, comme une fourmi, comme un ectoplasme ? Ai-je
vécu sur la brèche, sur tous les fronts ou
dans l'ombre ? De quoi, de qui, en demi-teinte, effacé(e)
? Ai-je tenu compte de mes erreurs, de celles des autres,
afin de me remettre en question, de me repositionner ? Ai-je
créé, réalisé (quelque chose),
me suis-je épanoui(e) ? Ai-je participé, communiqué,
donné, aimé, partagé ? Ai-je bien vécu,
bien senti, bien ressenti, bien agi, bien réagi ?
Me sentais-je de trop, vins-je à propos, inopportunément
? Me suis-je senti rejeté(e), négligé(e),
écarté(e), incapable d'aller vers les autres
? M'aura-t-on bien perçu(e), accepté(e), intégré(e),
apprécié(e) ? Aurai-je été attentif(ive),
à l'écoute des autres, de leurs problèmes,
de leurs préoccupations, de leurs détresses
? Aurai-je compati, soutenu, contribué, encouragé
? Aurai-je montré de la générosité
en toutes choses, ou bien aurai-je profité des autres
en me comportant d'une manière mesquine, pingre ?
Aura-t-on cherché ma compagnie, ou au contraire aura-t-on
cherché à me fuir ? Comment se sont comportés
les apôtres du temps du Christ ? Ils se sont montrés
infatigables, dévoués, en action toujours,
en ne se souciant pas de mourir, mais se préoccupant
de mener à bien et à terme, la mission que
leur avait confiée le Christ. L'idée de la
mort ne doit pas nous empêcher d'accomplir notre mission
d'amour, pour le Christ, pour Dieu. N'est-il pas dit dans
l'Ecclésiaste au chapitre 9 verset 10 : "Tout
ce que ta main trouve à faire, fais-le". Ne
nous soucions pas de demain. A chaque jour suffit sa peine
(Matthieu 6 : 34).
Dans l'attente de la mort, prônons inlassablement
le mouvement en Christ, cher à Dieu. Les préceptes
du Christ doivent toujours être suivis d'effets. Et
ne remettons jamais à demain, ce que l'on aurait
pu faire hier. Car demain, est un autre jour que je ne connais
point. Et ce que j'ai à faire de ma vie, en attendant
la mort, ne peut attendre demain.